Lorsque les armes se sont tues après la deuxième guerre mondiale, il a fallu panser les plaies et reconstruire un monde nouveau. C’est dans ce cadre, que les États-Unis ont jeté les bases d’un vaste plan financier d’aides aux pays européens, le « plan Marshall », du nom de son auteur. L’Oncle Sam a trouvé, par ce biais, le moyen d’éviter l’effondrement des pays européens, de favoriser la pérennisation de son développement économique, tout en accroissant son influence face à l’Union soviétique.

Il est des circonstances, où quelques mots parfaitement ciselés, prononcés au moment idoine, parviennent à modifier durablement la physionomie du monde. Il est des minutes plus décisives que d’autres dans l’histoire humaine.

L’immédiat après-guerre, a été prolifique en de tels moments. Il y avait déjà eu le célèbre Discours de Fulton, de Winston Churchill, le 5 mars 1946, prônant la nécessité d’une alliance entre Britanniques et Américains pour contrecarrer l’expansionnisme soviétique.

Ce 5 juin 1947, il va en être de même au moment du prononcé, par un certain George Catlett Marshall, d’un très court discours de onze minutes, structuré en trois courts paragraphes. L’orateur est un ancien chef d’état-major de l’armée américaine, né en 1880, qui a été un des principaux organisateurs du D-day, qui a eu lieu deux ans plus tôt, presque jour pour jour. Son exposé fixe les lignes-forces d’une nouvelle politique étrangère américaine, ambitieuse sur le fond et généreuse sur la forme.

Au moment où George Marshall s’exprime, à Harvard, devant un parterre d’étudiants, pour proposer son plan d’action, il occupe la prestigieuse fonction de secrétaire d’État du Président démocrate, Harry Truman. Il a donc pleinement conscience que c’est avant tout aux principaux dirigeants de la planète qu’il destine son propos.

En cet instant solennel, le monde est toujours en proie aux conséquences désastreuses de six années de guerre. Partout règnent encore la désolation, la misère, les privations et le rationnement. L’Europe, plus que tout autre continent, est exsangue et cherche, tant bien que mal, à panser des plaies encore béantes.

Les États-Unis savent que cette réalité est source de fragilité et que la fragilité est la mère de toutes les faiblesses. Après tout, n’est-ce pas la misère économique qui avait creusé le lit du nazisme ?Il faut éviter que l’Europe ne tombe comme un fruit mûr dans la gueule de l’ours communiste.Il est donc hors de question de laisser les populations et les gouvernements livrés à eux-mêmes pour conduire, seuls, leur propre redressement. L’Oncle Sam a pleinement conscience qu’à l’issue de la seconde guerre mondiale, l’Europe constitue le terreau fertile de ses visées messianiques américaines.

À plusieurs reprises déjà, les USA, la deuxième guerre mondiale à peine achevée, ont fixé les prémices d’un nouvel ordre mondial à travers des accords internationaux. Les accords de Bretton Woods d’abord, signés le 22 juillet 1944 qui fixent les grandes lignes d’un nouveau système financier international. L’accord Blum-Byrnes, ensuite, paraphé le 28 mai 1946, du côté français par Léon Blum et Jean Monnet, pour liquider une partie de la dette française envers les États-Unis.

Toutefois, jamais encore il n’y a eu de volonté aussi affirmée, à travers un plan global, comme le propose George Marshall. Un plan économique tout d’abord, par lequel l’Amérique affiche son souhait d’apporter « une aide supplémentaire à l’Europe » dans la mesure où « ses besoins en produits alimentaires et autres produits dépassent sa capacité de paiement ». Mais une ambition plus grande encore, puisque le plan va jusqu’à proposer « le retour du monde à une santé économique normale ». Une façon d’afficher clairement la puissance des États-Unis, sa suprématie industrielle et commerciale, tout en précisant, sans ambiguïté aucune, que les produits dont l’Europe a besoin sont « essentiellement américains ». Le plan Marshall se veut, de ce point de vue, gagnant-gagnant, puisqu’il doit produire des conséquences importantes sur l’économie américaine elle-même.

Mais par-delà cet aspect purement mercantile et financier, les visées américaines sont également politiques. Il faut éviter que l’Europe ne tombe comme un fruit mûr dans la gueule de l’ours communiste. Et quand bien même Marshall se défend de diriger la politique américaine « contre aucun pays ni doctrine », et s’il ne prononce jamais le mot dans son discours, il est toutefois clair que le plan doit avoir pour effet de contrecarrer l’expansionnisme de l’URSS et la propagation du communisme.

Cela apparaît clairement dans « les conditions de l’aide américaine ». Cette dernière n’est accordée qu’aux pays qui sont disposés à avoir des comportements vertueux sur le long terme. Il est hors de question de soutenir des nations aux difficultés économiques chroniques ou aux structures politiques fragiles. Tout comme il convient que la majorité des pays européens concernés puissent désigner d’un commun accord les bénéficiaires de l’aide.

Avec le plan Marshall, les États-Unis rompent en ce milieu du 20e siècle, avec la traditionnelle politique isolationniste des pères fondateurs et entrent de plain-pied dans une nouvelle ère, celle de première puissance mondiale qui compte bien assumer pleinement son rôle. Ce sera le fil rouge de toute cette seconde moitié du siècle.


GEORGE MARSHALL : MONSIEUR SECRETARY

 

George C. Marshall ne s’attendait sûrement pas à marquer aussi profondément et aussi durablement l’histoire de la seconde partie du 20e siècle. Rien dans son extraction sociale ni dans ses capacités physiques, ne le prédestinaient à une carrière aussi riche aux plans militaire et diplomatique. La pauvreté lui a même fermé les portes de la prestigieuse académie militaire de West Point, voie royale des plus grandes carrières. C’est donc sur le terrain qu’il gagnera les galons qui fondent les vraies réussites. La première guerre mondiale révèle son sens élevé de la tactique qui s’illustre notamment en 1918, lors des offensives de la seconde Bataille de la Marne. Des qualités exceptionnelles qui conduisent le Général John Pershing à le prendre comme aide de camp. La voie est désormais tracée pour cet homme qui sait se rendre indispensable par son sens élevé du devoir et ses recommandations avisées. Le Président Roosevelt en fait son conseiller particulier et l’associe à toutes les conférences interalliées. Il trouve dans ces fonctions de quoi nourrir son appétit pour la diplomatie. C’est donc très logiquement qu’il devient secrétaire d’État et peut mettre en œuvre le programme ERP (European Recovery Program) plus connu sous le nom de Plan Marshall. Il décroche, en 1953, le prix Nobel de la paix.

 

 


AIDES ORIENTÉES

Le plan Marshall prévoyait 16,5 milliards de dollars de « dons » sous forme de crédits remboursables. Au total 23 pays européens en ont bénéficié, la plus grande part revenant à la Grande-Bretagne (27 %) et à la France (23 %). L’utilisation des fonds s’est surtout traduite par des achats de produits manufacturés ou alimentaires provenant des États-Unis (machines agricoles, outillage, charbon, blé, maïs etc.). Une aide salvatrice qui a néanmoins rendu plus difficile le développement de productions nationales concurrentes.


« À 2 ÉTAPES DU TOUR DE FRANCE CYCLISTE »

Le général de Gaulle a très vite identifié la menace soviétique. Il a décrit un « formidable groupement d’États » dont la frontière n’est séparée de la frontière française que « par 500 km, soit à peine la longueur de deux étapes du Tour de France cycliste ». Une lourde menace qu’il juge aggravée par « l’action menée au-dedans même du peuple français par un groupe de séparatistes aveuglément dévoués à cette domination étrangère ». Face à cette menace, il s’agit, selon l’homme du 18 juin, de jeter les bases d’une Europe solidaire, la plus large possible, construite sur les valeurs communes de liberté et de démocratie. Pour aider au rétablissement de l’Europe, il souligne, sans ambiguïté, le caractère « salutaire » de l’aide des États-Unis. Dans son discours de Strasbourg d’avril 1947, il rend hommage aux États-Unis qui se lèvent toujours « pour défendre la liberté menacée ». Il salue également dans le plan Marshall une noble proposition et une initiative clairvoyante, permettant un contrepoids aux ambitions soviétiques.


LE JUGEMENT AMÉRICAIN

 

HENRY KISSINGER : « Marshall n’a pas pratiqué l’autodérision à travers des anecdotes, ni usé de métaphores poétiques pour illustrer l’importance de l’occasion. »

 

 

 

 

BILL CLINTON : « Le plan Marshall a transformé les rapports entre l’Amérique et l’Europe et, ce faisant, il a transformé les rapports entre les pays européens eux-mêmes. Il a planté les graines d’institutions qui ont fini par lier l’Europe de l’Ouest tout entière pour l’OCDE, l’Union européenne et l’OTAN. Il a ouvert la voie à la réconciliation, à l’oubli de différences remontant à loin. »