© Pierre le Grand / Paul Delaroche / Droits Réservés

S’il est un tsar qui a marqué la Russie de son empreinte, c’est bel et bien Pierre 1er le Grand (1672-1725). Ainsi nommé à cause de sa grande taille et de sa stature imposante, mais aussi parce qu’il a gouverné, sans interruption et sans partage, pendant dix-neuf ans. Son règne a été ponctué de guerres mais surtout de réformes qui ont transformé une Russie arriérée en une grande puissance européenne moderne.

Si l’on parvenait à établir l’existence d’un lien de causalité entre les qualités indispensables pour gouverner un pays et l’étendue géographique de ce dernier, on comprendrait aisément pourquoi la Russie a, de toute éternité, produit des dirigeants aux profils très différents de ceux de ses homologues de l’ouest de l’Europe. Il faut sans doute une force spécifique pour prendre les rênes du pays le plus vaste au monde, un pays transcontinental, à cheval sur l’Asie du Nord et l’Europe, qui s’est forgé, au fil des siècles, au feu des invasions vikings ou tartaro-mongoles.

Gouverner un tel pays, vous plonge dans des abîmes de peurs et de doutes ou vous fait ressentir l’ivresse des sommets de l’ambition et de la confiance exacerbées. Il n’y a pas de place pour les faibles à cette dimension territoriale. Ivan et Pierre vont en faire, à leur corps défendant, la cruelle et amère expérience personnelle. Ils sont respectivement frère et demi-frère du Tsar Fédor III, le petit-fils du fondateur de la dynastie des Romanov. Au moment où ce dernier quitte ce monde, le 7 mai 1682 et laisse derrière lui, non seulement un trône vide mais aussi une absence de descendance, chacun d’entre eux va être confronté à son propre destin : ils peuvent être appelés à régner. Ils n’ont que 17 et 10 ans et des préoccupations bien plus juvéniles.

S’ils n’ont sûrement pas encore conscience de ce qui leur arrive, il n’en est pas de même pour Sophie Alexeïevna, leur sœur et demi-sœur. Elle sait ce qui se joue en cet instant de deuil. Elle est cultivée, dévorée d’ambition et a le talent de ceux qui aspirent au pouvoir, mais… c’est une femme. Une tare incompatible avec les usages russes de l’époque qui exigent que la fonction ne puisse revenir qu’à un mâle, fût-il physiquement et mentalement inapte à la charge. Ce qui est d’ailleurs le cas du frère cadet de Sophie, Ivan, simple d’esprit à la motricité réduite. Personne ne nourrit aucune illusion sur la capacité de ce dernier à assumer les lourdeurs d’une charge qui le dépasse largement et dont il ne veut pas.

Les boyards(1), les éminences grises du pays ne s’y trompent pas, qui soutiennent en leur Conseil, Pierre, le demi-frère de Sophie et Ivan. Pierre est vif et débordant d’énergie. Il est une force, uneIl découvre notamment que son pays souffre de graves retards par rapport à l’ensemble du continent.intelligence et une détermination en mouvement. Il est évident qu’il porte en lui les aptitudes nécessaires des dirigeants. C’est un fait acquis, il va accéder au trône et sa mère sera amenée à exercer la régence en son nom.

C’est trop demander à Sophie, qui va ruser afin de tordre le cours de événements. Elle fait courir le bruit que la famille de Pierre(2) est à l’origine de la mort du tsar Fedor III et qu’elle veut également assassiner Ivan afin d’accéder au trône. Cela suffit pour provoquer le soulèvement des streltsy(3), les soldats affectés à la garde du Kremlin. Ils massacrent et empalent la famille et les soutiens de Pierre, sous les yeux terrifiés de l’enfant. Mais on ne touche pas à Pierre pour ne pas commettre un crime envers Dieu.

Cette sale besogne achevée, il est décidé de diviser le pouvoir, en désignant deux tsars, Ivan V et Pierre 1er. Une situation inédite dans l’histoire russe. Pour l’occasion, le trône est même physiquement dédoublé, pour que les deux titulaires de la fonction puissent y prendre place. Une porte est installée derrière les deux sièges, permettant ainsi à la régente Sophie de leur souffler les propos qu’ils doivent tenir. Une situation difficile à accepter pour le jeune Pierre qui aspire à être formé ailleurs que dans un Kremlin habité par trop de terribles souvenirs personnels. Aussi préfère-t-il abandonner le pouvoir à Ivan 5 et laisser la voie libre à la régence. S’agit-il d’une fuite ? Non pas ! Mais assurément d’une rébellion contre l’ordre ancien, ce carcan insupportable à Pierre.

Il s’installe hors de Moscou et choisit pour précepteurs des mercenaires étrangers, tous parqués dans le « quartier allemand », un ghetto de la Moscovie(4). Une façon supplémentaire de nier la place des prêtres qui, par le monopole du savoir et de l’enseignement, dominent les esprits. C’est en ce lieu qu’il va se confronter à l’altérité et à une nouvelle vision du monde, celle de l’Europe de l’Ouest. Il découvre notamment que son pays souffre de graves retards par rapport à l’ensemble du continent.

L’année 1689, date de sa majorité, coïncide avec le moment où la régente aspire à un pouvoir total. L’heure a sonné pour Pierre 1er. A 17 ans, il comprend qu’il ne peut refuser l’affrontement final, celui qui lui ouvrira ou non, à jamais, les portes du pouvoir absolu. C’est un affrontement vital pour lui, dans toutes les acceptions du terme, car la régente Sophie compte bien l’éliminer physiquement. Elle ne parviendra pas à ses fins car Pierre n’est pas seul. Il dispose d’une armée privée constituée autour de lui au cours des sept dernières années. Elle est suffisamment puissante pour écraser les streltsy et asseoir son pouvoir. Un pouvoir qu’il va exercer de manière absolue, comme en témoigne sa décision de capturer la régente et de la cloîtrer pour le reste de son existence dans un couvent. Le message est clair : toute atteinte à son autorité sera désormais sévèrement réprimée.

Voilà cet homme à la taille imposante (il mesure 2,03 mètres !), à la tête de ce qui s’apparente déjà à un empire. Et il entend bien occuper la place pour longtemps, comme en témoigne sa volonté immédiate de pérenniser la dynastie par la naissance d’un fils, Alexis le tsarévitch, le 28 février 1690. Il est le fruit d’un mariage arrangé qui ne durera pas. Mais Pierre 1er n’en a cure. S’il éprouve de l’amour ce n’est pas à l’endroit d’une femme ou d’un enfant. Son affection, il la reporte sur son goût prononcé pour l’aventure et les voyages. Il aime passionnément la mer et le bateau. Il a soif de savoir et de connaissances. Toutes les sciences capables de moderniser son pays l’intéressent. Il veut tout apprendre des gens simples, de ceux qui agissent concrètement, des découvreurs, de ceux qui ont un talent et pratiquent leur art au quotidien, qu’ils soient artisans, chirurgiens, dentistes, ingénieurs, ou architectes.

Les têtes couronnées ne l’intéressent pas, si ce n’est pour les convaincre de l’accompagner dans sa volonté de mener une croisade contre l’Ottoman.Il traverse toute l’Europe pour les rencontrer, au besoin en se déguisant pour ne pas être obligé de dévoiler son identité. Il veut que rien de ce qui existe au monde ne lui soit étranger. Les têtes couronnées ne l’intéressent pas, si ce n’est pour les convaincre de l’accompagner dans sa volonté de mener une croisade contre l’Ottoman. En vain ! Il sait pourtant ce combat essentiel pour la Russie qui a besoin de se désenclaver en ouvrant des fenêtres sur le monde et tout d’abord sur la mer noire. Il livre donc bataille seul et enlève, en 1696, la forteresse d’Azov aux Turcs.

Fort de ce succès, il part découvrir Venise, l’Angleterre et les provinces unies(5), au cours de ce qu’on appelle « la grande ambassade(6) ». Mais ce périple est de courte durée car, en son absence, une révolte militaire éclate en Russie, avec la complicité de sa femme. On lui reproche ses voyages. Pour l’intelligentsia bien-pensante russe, un tsar doit rester en ses terres. Une fois de plus, les streltsy marchent sur Moscou, pour en finir définitivement avec Pierre. Ce sera une fois de trop, car le tsar rentre immédiatement et ne tergiverse pas un instant. Sa répression est féroce : mille-deux-cents streltsy sont exécutés, certains de la main même du tsar. C’est l’occasion rêvée pour faire table rase du passé. Il cloître son épouse et décide quelques mesures symboliques de sa volonté implacable de faire entrer le pays dans la modernité : les courtisans doivent se raser la barbe, se vêtir à l’occidentale (et non plus à la tartare ou à la byzantine avec les célèbres caftans) et vivre désormais avec le même calendrier que toute l’Europe(7). Pierre 1er n’hésite pas à couper lui-même les barbes des boyards et, au besoin, à faire tomber leurs têtes pour se faire mieux obéir. On s’exécute pour ne pas être exécuté. Tout est désormais en place pour remodeler profondément le visage de la Russie.

Mais le tsar sait qu’il n’est pas suffisant de s’imposer à l’intérieur de ses frontières. Il faut aussi parvenir à les ouvrir vers le reste du monde. C’est dans cet esprit, qu’il déclenche, en 1699, une guerre contre la Suède. Un projet ambitieusement fou car le monarque suédois, du haut de ses douze ans, est un génie militaire et son armée toute puissante. Mais l’enjeu stratégique est d’importance : c’est la domination de la mer Baltique qui se joue. Les Russes s’inclinent logiquement lors de la bataille de Narva, le 30 novembre 1700. Cela ne brise pas la détermination de Pierre 1er tant il a conscience que les Etats-continents ont les temps longs devant eux. Il transforme même cette défaite en opportunité, en transférant la capitale du pays au plus près de l’occident, dans le delta de la Neva, dans une ville nouvelle, à Saint Pétersbourg. C’est désormais à partir de ce lieu qui est tout à la fois une forteresse, un port en eau libre et le siège du gouvernement, que toute la nation russe va rayonner.

Dans le même temps, il est constitué une armée permanente, avec le passage à vingt-cinq ans de la conscription. Une décision d’importance qui porte ses fruits, puisque moins de neuf ans plus tard, Pierre 1er, pratiquant la politique de la terre brûlée pour affamer l’armée suédoise qui le poursuit en ses terres, bat l’armée de Charles XII, à Poltava, en Ukraine, le 8 juillet 1709. Une victoire militaire essentielle car c’est la première fois de son histoire que la Russie s’impose dans le concert européen. L’objectif de vie de Pierre 1er est atteint. Il peut entrer dans la postérité comme Pierre 1er le grand, « empereur de toutes les Russies », un qualificatif non usurpé tant il aura changé en profondeur son pays. A sa mort, au début de l’année 1725, il laisse derrière lui un pays plus puissant que jamais, mais en proie à des querelles de successions. Il est vrai qu’il ne pousse que peu de chose à l’ombre des grands arbres…

(1) Voir encadré
(2) La famille Narychkina
(3) Voir ci-dessous
(4) La Moscovie, ou principauté de Moscou, fut le berceau de l’Etat russe. Elle atteignit sa maturité quand le grand-prince de Moscou Ivan IV le Terrible se proclama tsar de Russie en 1547.
(5) La partie septentrionale des actuels Pays-Bas
(6) Voir ci-dessous
(7) Jusqu’en 1700, la Russie vivait selon l’ancien calendrier hébraïque de la Bible qui était arrivé à Moscou via Byzance et qui commençait à partir du moment de la création du monde (estimée en l’an 5508 av. J-C). Les voyages accomplis par Pierre lui ont fait comprendre qu’il était absurde que toute l’Europe vive en 1700, alors que la Russie était en 7208.

Trop fort le Boyard !

En Russie, la noblesse n’est apparue en tant que classe sociale organisée et spécifique, qu’à partir du 12ème siècle. Elle désignait plus particulièrement la cour du prince, sans que lui soient rattachés de quelconques titres nobiliaires. Il faudra attendre le règne du tsar Pierre 1er le Grand, pour que ce fut le cas. En effet, au fil du temps, au fur et à mesure de l’organisation de la cour et de l’architecture institutionnelle du pays, le pouvoir central a placé ces collaborateurs de haut niveau à la tête des fonctions administratives les plus prestigieuses. C’est ainsi que va naître la classe des « Boyards », préfiguration de la noblesse. Il en existait différents ordres, moins endogames que leurs équivalents occidentaux. C’est Pierre 1er qui décida de les priver de leurs prérogatives en les cantonnant au rôle de serviteur de l’empereur.

Ces Boyards-là, ne doivent donc être confondus, ni avec le fort éponyme, théâtre d’aventures télévisuelles retransmises pendant la période estivale, le célèbre Fort Boyard de Charente-Maritime, situé entre l’île d’Aix et l’île d’Oléron ; ni avec une célèbre marque de cigarettes françaises créée en 1876, tenante du triste record du monde de nicotine avec 2,95 mg pour la célèbre « Boyard maïs » que d’aucuns consommaient sans modération !


Les Streltsy

Streltsy, une appellation barbare pour désigner les soldats d’un corps créé en 1550, à l’initiative d’Yvan le Terrible (1530-1584). Il forma la première armée russe permanente et la garde des tsars. Un patronyme qui plonge les racines de son étymologie dans celle de « tireurs », une équivalence approximative des arquebusiers européens. Ses membres sont recrutés parmi la population rurale. La charge de streltsy devint héréditaire et s’inscrivit dans un service militaire à vie. Habillés des traditionnels caftans, ils étaient divisés en deux catégories : la première, affectée à la garde du Kremlin ; la seconde, chargée de la sécurité aux frontières. Les troupes des streltsy se sont distinguées en de nombreuses occasions, comme lors du siège de Kazan en 1552 ou lors de l’invasion polono-suédoise, au début du 17ème siècle. Au fils du temps, ils se sont ingérés dans la chose politique, manifestant leur conservatisme et notamment leur hostilité aux innovations. Leur révolte entraîna leur suppression définitive par Pierre 1er.


La Grande Ambassade

C’est le nom de la mission diplomatique conduite par le tsar Pierre 1er à travers l’Europe entière, de mars 1697 à septembre 1698. Une mission animée par un double objectif : un but diplomatique tout d’abord, afin de nouer des alliances avec différents états européens aux fins de mener la guerre contre la Turquie ; une visée éducative ensuite, destinée à découvrir les modes de vie des populations du continent et faire l’apprentissage des métiers manuels les plus utiles à la société. La démarche était révolutionnaire pour l’époque, car aucun dirigeant russe de ce rang n’avait quitté son pays pour une contrée étrangère depuis 1075, lorsque le grand-duc Iziaslav de Kiev a rencontré, à Mayence, Henri IV du Saint Empire. C’est dire si la Russie d’avant Pierre 1er était recroquevillée sur elle-même ! La Grande Ambassade était composée de plus d’une centaine d’hommes, ambassadeurs, gentilshommes, pages, interprètes, écuyers, médecins, chirurgiens, orfèvres, prêtres, qui se sont rendus notamment à Riga, Libau, Königsberg, Hanovre, Amsterdam, Londres et Venise. Passionné d’anatomie humaine, Pierre 1er le Grand n’hésitait pas à exercer ses nouveaux talents, appris au cours de ce périple, sur les membres de la délégation. Nombre d’entre eux ont pu vérifier, à leurs dépens, ses qualités en matière de pratique de la médecine dentaire. Heureux qui comme la Grande Ambassade a fait un beau voyage ? Voire…