© Photos : Audrey Krommenacker / BPALC

Pierre Dap est-il un homme du XXe siècle, quand les banquiers hissaient le trois-pièces à rayures ? Sa biographie vient de paraître aux éditions Indola et nous emmène par delà le poncif, sur les sentiers d’un aventurier sage, « dont l’argent n’a jamais été la préoccupation principale », sur les pas d’un audacieux, tout à la fois autoritaire et humaniste, qui n’a cessé de surprendre son monde, tout en le rassurant. Pierre Dap est parti de rien, ou presque, d’une volonté de fer et d’un statut d’apprenti à l’essai dans une petite agence bancaire de Sierck-les-Bains, pour arriver finalement au sommet, sans l’avoir jamais rêvé ni quémandé : Directeur Général de la Banque Populaire de Lorraine et Président du Conseil Économique et Social (CES) de Lorraine. Plus que d’un homme, d’une banque et d’une institution, ce livre est le récit d’une époque. Une histoire lorraine.

Il y a un risque à prendre le livre par la fin. Une trentaine de témoignages se succèdent, d’élus lorrains et collaborateurs de la Banque Populaire, élogieux : Pierre Dap est « exemplaire », « emblématique », « hors du commun », « visionnaire  »… On craint l’hagiographie. Il n’en est rien. Il faut prendre les choses dans l’ordre, comme aime Pierre Dap, ouvrir le livre à son début, aller de A à Z. La trentaine de témoignages apparaît sous un autre jour, tels des éclairages, des épisodes et images d’une vie et d’un homme effectivement hors du commun et emblématique. Un homme qui n’est pas que l’homme d’un autre siècle. Celui qui fit franchir à sa banque le cap de la révolution informatique, dans les années 1970 et 80, aurait à dire aux entrepreneurs qui traversent aujourd’hui la révolution de la dématérialisation. Probablement d’abord ceci : conservez l’humain au cœur de tout. Conservateur et audacieux, humaniste et autoritaire, attentif aux autres et possiblement brutal, Pierre Dap est plus complexe que laisse supposer son franc-parler immédiat. Il est fait de sentiments frontaliers et parfois contraires : attaché aux hiérarchies et à cheval sur l’ordre, mais houspillant les conformismes et postulats. Un ensemble quasi baroque. Avec lui, tout semble possible, tant que la confiance et le respect dirigent les relations humaines d’un groupe. Mais ce qui rassemble cet homme, ce qui fait de lui « une seule pièce, solide comme le métal » (dixit Roger Cayzelle, son successeur au CES), est sa culture du travail et de l’effort. Pierre Dap a grandi, franchi les obstacles, gravi les échelons, avec cette culture au cœur, presque innée, acquise comme une évidence aux côtés de parents ouvriers-paysans qu’il voyait ne Il a agi pour un développement de la Lorraine connecté à ses voisins. Pierre Dap est un homme des frontières, pestant parfois contre une Europe diluée mais toujours ouvert à la coopération.jamais s’arrêter : « Mon père ne connaissait pas le repos. Je crois que cet exemple m’a marqué ma vie entière ». « Ainsi passaient les jours… Les journées étaient intenses et laborieuses. Mais Pierre Dap confie avoir eu une enfance heureuse », racontent Aziz Mébarki et Fabrice Barbian dans la biographie de Pierre Dap(1). Violemment, la guerre lui redit à dix ans la dureté de l’existence. « Le 2 septembre 1939, le village de Contz-les-Bains [où naît et vit toujours Pierre Dap, NDLA], qui fait partie des villages de ce qu’on appelle alors « la zone rouge », situés entre la ligne Maginot et la frontière allemande, est occupé par le 12e régiment des Chasseurs à cheval de Sedan. Dix jours plus tard, les 450 habitants de Contz prennent le train de l’exode, en direction de Dissay, un petit village de la Vienne » (1). La cloche de 5 heures, signal du départ, les camions chargés, les fermes abandonnées à la hâte, le train de 16 heures à Thionville, qui les conduit vers une inconnue… Pierre Dap parle ainsi de son dixième anniversaire. Dix ans et l’insouciance interdite. Et Dissay, pas tout à fait havre de paix : « Le village compte 300 habitants. Il n’est donc pas simple de trouver de quoi loger 450 personnes de plus. La famille Dap finit par être accueillie par une vieille dame qui vit en face de la boulangerie de la rue principale. Des restrictions alimentaires sont également imposées. Et puis, bon nombre de Contzois ne parlent pas le français, ou alors mal. Il n’est donc pas rare qu’ils se fassent traiter de « Boches » par les gens du village » (1). À leur retour en Moselle, en 1940, « il est désormais interdit de porter le béret ou de s’exprimer en français (…) Ironie : de retour de la Vienne où ils avaient été traités de « Boches », les Contzois étaient maintenant désignés, avec mépris, comme étant des « Franzosen », par l’occupant allemand ». Très tôt, Pierre Dap parle le luxembourgeois, sa langue maternelle, et l’allemand. Il maîtrise mal le français, dont il reprendra l’apprentissage à son adolescence. Finalement, cette connaissance parfaite de trois langues explique bien des aspects de son parcours, très transfrontalier. Dirigeant de la Banque Populaire ou Président du Conseil Économique et Social de Lorraine, il a agi pour un développement de la Lorraine connecté à ses voisins. Pierre Dap est un homme des frontières, pestant parfois contre une Europe diluée mais toujours ouvert à la coopération, notamment celle unissant Sarre, Lorraine, Luxembourg et Rhénanie-Palatinat.

À la Banque Populaire, il y arrive par une petite porte. Brillant élève, doté d’un CAP de commerce, il propose ses services à la Banque Commerciale et Industrielle de l’Est (BCIEF), l’aïeule de la Banque Populaire de Lorraine (BPL), avec la demande expresse d’intégrer l’agence de Sierck-les-Bains, proche de Contz. Ainsi peut-t-il continuer à aider ses parents à la ferme. La BCIEF laisse traîner et finalement Pierre Dap s’en va à la BNP. Il y reste… un jour ! Le lendemain de son intégration à la BNP, le 11 août 1947, la BCIEF, à laquelle il tenait absolument, le convoque à un entretien. Il y va et signe. 26 ans plus tard, après bien des marches gravies avec patience et sans arrogance, il en devient le patron. Un directeur général aux airs de père de famille, autoritaire, respecté, jouant collectif et aimant. Bâtisseur d’un destin commun et définitivement lorrain.

(1) Pierre Dap. Une volonté lorraine par Aziz Mébarki et Fabrice Barbian, Indola Editions, 170 pages, 16€.
Pour commander l’ouvrage écrire à : indola.editions@gmail.com

« Nous construisons en commun quelque chose de grand »

Pierre Dap est Lorrain. Premier trait de son caractère. Un Lorrain du haut, frontalier, prêchant pour une coopération avec l’Allemagne et le Luxembourg. Cet attachement fort à son territoire se traduira dans ses actions de banquier, « un grand banquier », dit François Villeroy de Galhau, Gouverneur de la Banque de France. Pierre Dap, à la suite d’Eugène Butterlin, fera de la Banque Populaire de Lorraine un acteur incontournable du développement économique de la région, en misant particulièrement sur la proximité avec les artisans, commerçants et chefs d’entreprise. « Cette proximité entre la banque, l’économie et le développement régional sera ainsi physiquement incarnée par Pierre Dap lorsqu’il accédera à la présidence du Conseil Economique et Social (CES) de Lorraine » (1986-2001). Dans sa biographie, témoignent des politiques d’horizons divers. Tous attestent d’un engagement sincère et sans faille de Pierre Dap. Patrick Weiten, président du Département de la Moselle, parle d’un « monument [qui] a marqué d’une empreinte aussi profonde que durable l’histoire récente de la Moselle et, plus largement, de la Lorraine ». L’ancien ministre de l’Industrie Christian Pierret souligne « sa volonté de consensus » : « Pierre Bérégovoy et moi, qui l’avions aidé sur la question des livrets d’épargne, nous nous entendions bien avec lui, même si nous n’étions pas toujours d’accord ». L’ancien ministre, maire de Metz et président de Région Jean-Marie Rausch évoque « sa capacité à assimiler de grands sujets ». Pierre Dap a marqué la Lorraine, armé de valeurs simples, que rappelle l’un de ses successeurs, Directeur Général de la Banque Populaire Alsace Lorraine Champagne, Dominique Wein : « Pierre Dap, c’est la rigueur, également la constance, l’opiniâtreté et cette capacité jamais démentie à mener les projets à leur aboutissement ». « Un homme qui ne triche jamais », dit un autre des successeurs de Pierre Dap à la présidence du CES, Roger Cayzelle.