Pierre Dap © Illustration : Philippe Lorin
Portrait par Vianney Huguenot

J’avais, j’avoue, un a priori sur le personnage. Mon imagination, bercée par les bribes d’une revue de presse, dessinait un banquier vieille France. Pierre Dap l’était. Il était « un grand banquier », suggère plutôt le Gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau (1). Élargissons : il était un grand bonhomme.

Nos rencontres, rares et intenses, m’emmenaient à la découverte d’une personnalité singulière. J’étais d’abord attrapé par un sourire doux et une gentillesse vraie, bluffé par une mémoire exceptionnelle, impressionné par ce parcours, ni lisse, ni chaotique, français et frontalier, classique teinté de twist et même de rock and roll, conservateur et transgresseur, le conduisant d’une enfance heureuse et travailleuse à l’entrée du cénacle des Lorrains symbolisant la région. Physiquement et intellectuellement, Pierre Dap franchissait les frontières, non seulement celle qui voisine sa maison natale de Contz-les-Bains et le fait très tôt militant d’une coopération énergique entre la Lorraine, la Sarre, la Rhénanie-Palatinat et le Luxembourg. Il sortait des cases et détestait les bulles. Autoritaire, mais très humain selon de nombreux témoignages, Pierre Dap était un homme de l’ordre, défendant aussi le devoir de secouer les cocotiers, les conventions, de déranger les habitudes.

L’adolescent entré à l’agence bancaire de la Banque Populaire de Sierck-les-Bains (2) – à côté de Contz-les-Bains, qu’il choisit afin de pouvoir donner un coup de main à ses parents paysans et viticulteurs – traverse les années et grimpe dans la hiérarchie, sans jouer des coudes, rassembleur, adepte de la confiance et soucieux de l’esprit collectif. Directeur général de la Banque Populaire de Lorraine (3), il la fait entrer dans l’ère de l’informatisation. Son goût du travail, inculqué par ses parents, « sa rigueur, sa constance et ses valeurs », soulignées par l’un de ses successeurs à la direction de la banque, Dominique Wein, « sa vision élargie », saluée par le président du Département de la Moselle, Patrick Weiten, « sa réelle capacité à assimiler de grands sujets », dixit l’ancien président de la Région Jean-Marie Rausch, tout cela formait un homme à part, un révolutionnaire en costard trois-pièces.

Évoquant les annexions allemandes de la Moselle, Pierre Dap ne prenait pas de malin plaisir à rappeler aussi leurs bienfaits, il le pensait simplement, le disait franchement, n’en était pas moins farouchement fidèle à la France, marqué par ce noir mois de septembre 1939, quand la guerre l’évacue avec sa famille dans la Vienne – il a dix ans –, puis meurtri par le retour dans une Moselle en cours de nazification. Racontant la drôle de guerre, l’invasion, l’exil, l’Annexion, la Libération (4), il citait d’emblée et éprouvait une authentique tendresse pour les petites gens, « les pauvres gens », disait-il, victimes de l’arrogance des puissants, parfois de leur incompétence. « Pierre Dap ne trichait jamais », assure son successeur à la présidence du Conseil Économique et Social de Lorraine (5), l’ancien syndicaliste Roger Cayzelle, présentement à la tête de l’Institut de la Grande Région. Solidement ancré à droite, Pierre Dap apprenait très tôt l’art du consensus et le pratiquait avec talent. L’ancien ministre socialiste de l’Industrie, Christian Pierret, aimait cette « volonté » : « Pierre Bérégovoy et moi, qui l’avions aidé sur la question des livrets d’épargne, nous nous entendions bien avec Pierre Dap, même si nous n’étions pas toujours d’accord avec lui » (6).

Le 24 mai 2021, Pierre Dap quittait ce monde en laissant le souvenir d’un honnête homme. On peut résumer ainsi ce voyage étonnant d’un gamin de Moselle arrivé dans les étages où l’on décide. Un homme simple et multiple, réuni « en une seule pièce, solide comme l’acier, témoigne Roger Cayzelle, par sa culture du travail et de l’effort ». Un Lorrain.

(1) Dans Pierre Dap, une volonté lorraine, par Aziz Mébarki et Fabrice Barbian, éditions Indola, 2019.
(2) À l’époque, la BCIEF, Banque Commercial et Industrielle de l’Est.
(3) Pierre Dap est directeur général de la Banque Populaire de Lorraine à partir de 1973, puis président du Conseil d’administration de 1994 à 1996.
(4) Interview de Pierre Dap dans le cadre d’un feuilleton radiophonique de France Bleu, Moselle déracinée, diffusé en octobre prochain.
(5) Pierre Dap est président du Conseil Economique et Social de Lorraine de 1986 à 2001
(6) Pierre Bérégovoy est alors ministre de l’Économie et des Finances et Christian Pierret, Rapporteur général du Budget puis président de la Caisse des Dépôts et Consignations.