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Est-il légitime et légal de mettre le peuple en esclavage ? La question semble totalement incongrue. Mais au 16e siècle, elle est révolutionnaire, en ce qu’elle porte une interrogation sur l’humanité des peuples amérindiens, victimes de la colonisation espagnole. Pour la trancher définitivement et justifier devant l’Europe l’expansion hispanique, l’Empereur Charles Quint convoque en 1550, un procès qui va entrer dans l’Histoire sous le nom de Controverse de Valladolid.

Dans une formule demeurée célèbre, Francis Parkman, historien américain de renom du 19e siècle, expliquait que « la civilisation espagnole a écrasé l’Indien ». Une façon de résumer une réalité qui s’est rapidement imposée à tous les esprits éclairés d’Europe : la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, en 1492, en même temps qu’elle a ouvert la route à la colonisation et au développement, a eu des effets délétères sur les populations autochtones.

Les Indiens d’Amérique ont, en effet, subi dans leur chair, la cruauté des envahisseurs venus d’Europe. Lorsqu’ils n’ont pas tout simplement été décimés par de nouvelles maladies arrivées à fond de cale, ils ont été les victimes des massacres perpétrés par les Espagnols. Des exterminations massives, commises au nom du Dieu des Catholiques, qui ne laissent pas l’Europe indifférente. Au point de développer une véritable controverse quant à la justification morale de ces exactions.

D’aucuns, en effet, banalisent les tueries de masse, considérant que les peuplades du nouveau monde n’ont aucune humanité. Une vision de la supériorité du colonisateur qui ravale le colonisé au rang de créature diabolique ou d’animal qu’il faut dompter, apprivoiser et, au besoin, éliminer sans état d’âme. D’autres, au contraire, estiment que les habitants des « Indes de l’Ouest » sont des créatures de Dieu. Dès lors, il faut les considérer comme des humains à part entière, qui méritent d’être traités à l’identiques des populations européennes.

Pour construire l’avenir de la « passion coloniale », il est indispensable de trancher définitivement ce point. Cela suppose que l’on cesse provisoirement le processus de colonisation, pour prendre le temps d’interroger, aux fins de le qualifier, le statut des populations indigènes du nouveau monde. La mission assignée par Charles Quint est claire : traiter et parler « de la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde »Pour ce faire, Charles Quint décide de lancer, en 1550, un vaste débat qui va entrer dans l’Histoire du Monde comme « La controverse de Valladolid ». Il est vrai que le monarque a sa vision personnelle de la question : en 1526 déjà, il avait interdit l’esclavage sur le territoire de l’empire. Le pape Paul III, lui avait d’ailleurs emboîté le pas, onze ans plus tard, en condamnant officiellement l’esclavage des Indiens. Deux gestes symboliques forts mais insuffisants. L’Europe doit sortir de l’ambiguïté et fixer des bases dogmatiques claires qui s’imposeront à toute la catholicité.

C’est Valladolid, ville du nord-ouest de l’Espagne qui est choisie pour débattre de ce point litigieux de doctrine. Une forme de retour aux sources pour une agglomération qui fut longtemps la résidence des rois de Castille et qui, déjà, en 1527, accueillit une conférence destinée à débattre de l’orthodoxie des idées d’Erasme. La mission assignée par Charles Quint est claire : traiter et parler « de la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, suspendues par lui, pour qu’elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience ». 

Pour répondre à cette injonction, il faut trouver un lieu où règne l’esprit. Ce sera le collège San Gregorio, institution éducative, tenue par des Dominicains, construite en mémoire d’un des Pères de l’Église, Saint Grégoire. Au cours de deux séances, d’éminentes personnalités, théologiens, juristes et administrateurs du royaume d’Espagne, réunies sous l’autorité du légat du pape et du représentant de Charles Quint, vont s’affronter, dans la salle capitulaire, au cours d’un débat ardent et enflammé, fait de joutes verbales et d’échanges épistolaires.

Deux personnalités particulières, qui tiennent, chacune, le rôle de procurateur des deux thèses opposées, vont s’imposer et s’affronter au cours de cette controverse : le dominicain Bartoloméo de las Casas, soixante-seize ans, et le théologien Ginès de Sépulvéda, soixante ans. Le premier se place en fervent défenseur de la cause indienne. Le second, se pose en gardien patenté de la thèse de l’infériorité des Indiens. Les deux fins lettrés, se connaissent bien. Voilà des années qu’ils se tirent des lances sur ce sujet aussi épineux que stratégique pour l’empire. Ils ont même eu, chacun à des moments différents, l’oreille de Charles Quint. Leur point de vue sur la question a fait l’objet d’écrits qui ont fait date dans la polémique qui oppose les irréductibles des deux camps. Mais c’est la première fois qu’ils se retrouvent dans une configuration aussi inédite.

C’est de las Casas qui a le privilège d’ouvrir les hostilités le premier jour du procès. Il le fait sans ménagement, pourfendant et dénonçant la cruauté excessive et injustifiée dont ont fait preuve les Espagnols, lors des conquêtes coloniales. Il y décrit toutes les exactions dont ils se sont L’esclavage des peuples amérindiens est officiellement interdit. Le vieux dominicain a gagné. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus. rendus coupables, mutilations, viols, meurtres, tortures, commis par appât du lucre, cupidité et avarice. Il y oppose la générosité et le pacifisme des indigènes. Les propos du dominicain sonnent justes. Il est vrai qu’il a été le témoin des scènes qu’il vient de décrire devant le tribunal, lorsqu’il a accompagné les campagnes en terre conquise.

Son opposant, Ginès de Sépulvada, n’a qu’une approche théorique d’une question qu’il ne connaît que par ouï-dire. Il va en tirer avantage : il vilipende la duplicité de son adversaire, l’accusant de s’être lui-même rendu complice des excès qu’il a beau jeu de dénoncer maintenant. Il appuie sa plaidoirie à charge sur l’invocation du Christ, au nom duquel les Indiens doivent être condamnés. A ses yeux, ils ne sont que de vils païens, anthropophages, ignorants, immoraux et sodomites. Pour asseoir un peu plus sa “démonstration“, il n’hésite pas à présenter devant l’auditoire une idole zoomorphe, le « serpent à plumes ».

Les deux protagonistes du procès et l’ensemble du collège qui constitue l’assemblée, se répliquent ainsi, pied à pied. Aux arguments des uns, répondent les contre-arguments des autres. Pour donner du corps et du poids à sa démonstration, chacun convoque, tour à tour, Aristote ou saint Thomas d’Aquin à la barre de l’argumentation. Lorsque, pour étayer son raisonnement, on argue du droit naturel, la partie adverse en appelle à l’autorité universelle du pape. Lorsqu’on excipe de l’obligation de propager la foi de manière évangélique sans recourir à la conversion forcée, l’on objecte que nombre des coutumes des sociétés précolombiennes (inceste royal, sacrifices humains, anthropophagie etc.) violent les règles de la morale naturelle. Quand les uns dénoncent les sacrifices humains pratiqués dans les civilisations amérindiennes, les autres expliquent qu’ils sont la démonstration éclatante de l’incarnation d’un sentiment religieux. Justifiant au passage, pour la première fois dans l’histoire européenne, de la relativité de la notion de barbarie. On va même jusqu’à exhiber devant le tribunal des “spécimens“ d’humains, “importés“ pour la circonstance, afin que le légat du pape pût objectiver son opinion, à partir de ces “pièces à conviction“. En fait, les arguments s’opposent autant qu’ils s’annulent. Personne ne l’emporte vraiment, permettant ainsi aux deux parties au débat de se proclamer vainqueurs.

La décision finale revient toutefois à l’empereur Charles Quint. Il se laisse émouvoir par la plaidoirie de Las Casas et se range à son avis : l’esclavage des peuples amérindiens est officiellement interdit. Le vieux dominicain a gagné. Mais c’est une victoire à la Pyrrhus. Car, non seulement la décision impériale sera appliquée sans trop de zèle par des colons d’outre-Atlantique, protégés par l’éloignement, mais qui plus est, elle va justifier la généralisation de la Traite des Noirs vers l’Amérique : n’ayant plus le droit d’employer des Indiens comme travailleurs forcés, les Espagnols vont aller chercher des esclaves africains. La cupidité humaine s’est malheureusement toujours nourrie d’une morale spécifique, celle qui se joue des raisonnements théoriques dont elle parvient allègrement à se détacher, chaque fois que son intérêt personnel est en jeu.


Les adaptations romancées

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Pour qui s’intéresse à « La controverse de Valladolid », l’on ne saura que trop conseiller les deux adaptations romancées suivantes :

– l’incontournable roman historique La controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière, paru en 1992 aux éditions Le pré aux clercs. L’auteur s’est immergé dans de nombreux textes documentaires pour restituer, dans la langue de notre siècle, les idées du 16e siècle. Il y analyse la stratégie argumentative des protagonistes du procès et met en lumière les enjeux réels de ce dernier.

– le téléfilm réalisé en 1992 par Jean-Daniel Verhaeghe, adapté de la pièce de Jean-Claude Carrière. Jean-Pierre Marielle, Jean-Louis Trintignant et Jean Carmet y interprètent de façon magistrale respectivement De las Casas, Sépulvéda, et le légat du pape. À voir (ou à revoir) absolument.


Le regard de Christophe Colomb

Voilà, ce que le grand navigateur Christophe Colomb écrit des populations précolombiennes en 1492, indiquant, en creux, à quel point il a été aisé, pour les colonisateurs, de s’imposer par la force : « Ils nous apportèrent des ballots de coton, des javelots et bien d’autres choses, qu’ils échangèrent contre des perles de verre et des grelots. Ils échangèrent de bon cœur tout ce qu’ils possédaient. Ils étaient bien bâtis, avec des corps harmonieux et des visages gracieux (…) Ils ne portent pas d’armes et ne les connaissent d’ailleurs pas, car lorsque je leur ai montré une épée, ils la prirent par la lame et se coupèrent, par ignorance. Ils ne connaissent pas le fer. Leurs javelots sont faits de roseaux. Ils feraient de bons serviteurs. Avec cinquante hommes, on pourrait les asservir tous et leur faire tout ce que l’on veut. »


Au même moment en France…

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Par un curieux hasard de l’Histoire, l’année où se joue, à Valladolid, l’avenir des populations amérindiennes, le roi de France, Henri II, entre, le 1er octobre 1550, dans sa ville de Rouen. Pour célébrer sa royale entrée, il est accueilli par une grande fête brésilienne au cours de laquelle les Indiens Tupinambas y jouent leur propre rôle, en bons sauvages et partenaires commerciaux. Deux-cents hommes nus ou quasiment nus, dansent, armés d’arcs et de boucliers ovales. Nombre d’entre eux sont, en fait, des… Normands qui se sont déguisés pour la circonstance en sauvages tupinambas ! Ils se sont ainsi mélangés aux cinquante véritables Amérindiens arrivés de la côte nord-est du Brésil. Des villages tupis sont reconstitués et des compositions allégoriques exotiques exécutées. Toute une partie de la rive gauche de la Seine est transformée pour un temps « en une forêt brésilienne pleine de perroquets, de singes et de fruits » dont « Henri II et Catherine de Médicis admirent les merveilles et s’étonnent des extravagances (…) ». Une façon de démontrer que le Nouveau Monde des Français ne constitue pas, en 1550, « une terre à soumettre et des peuples à dominer ». Contrairement aux Espagnols.