© Droits réservés

Comment débuter le premier éditorial de l’année sans avoir une pensée émue pour ce jeune migrant dont le corps sans vie a été retrouvé récemment dans la mer Méditerranée ? Un mort anonyme de plus, qui vient s’ajouter à la liste déjà trop longue de celles et ceux qui ont péri noyés, au moment de leur vaine tentative de rejoindre l’eldorado européen. Lorsque « lui » devient un autre soi, pour paraphraser Rimbaud. Lorsque l’unité supplémentaire rejoint le tout. Comme le soldat inconnu qui porte la charge symbolique du sacrifice collectif.

Particularité de ce cadavre d’origine apparemment malienne, outre son jeune âge ? Dans la doublure de son habit était cousu un bulletin de notes. Ses parents avaient sûrement imaginé qu’il s’agissait là du meilleur sésame dont pouvait se targuer un immigré candidat à l’intégration. Comme, lorsqu’en d’autres temps, pas si lointains, dans les pays développés, l’on avait foi en la promotion au mérite et en la valeur du savoir. Les parents de ce jeune enfant ignoraient visiblement que l’Europe était en délicatesse avec ses élites, celles qui ont eu un jour les meilleurs bulletins des écoles, petites ou grandes, de la République. Ce viatique jugé indispensable à la traversée de la vie, s’est abîmé dans les fonds marins et s’est commué en viatique des illusions perdues. Toujours est-il que cet humain, cet enfant, n’aura pas eu le temps de nous démontrer ses potentialités. LaUn grand débat ? Comment ? Pourquoi ? Pour qui ? Pour aboutir à quoi ? faute à un destin individuel tragique. La faute sans doute aussi, à des égoïsmes collectifs.

Si ce jeune homme avait survécu, qu’aurait-il pensé en arrivant en France, un samedi matin, à Paris ou en province ? Ses yeux se seraient-ils écarquillés devant les ronds-points animés ou les scènes de guérilla urbaine entre forces de l’ordre et gilets jaunes ? Ce n’était sûrement pas ainsi qu’on lui avait fait miroiter le pays des Lumières, au moment où il avait embarqué sur un frêle esquif. En véritable Huron, il aurait même peut-être cherché à comprendre ce qui se passait en ce pays dont le peuple aspirait depuis longtemps à se faire entendre. Dans les squats ou les jungles comme on dit désormais, les aînés lui auraient peut-être expliqué de quoi il en retournait. Les plus aux faits des réalités, les diplômés abonnés aux petits boulots et aux expédients, lui auraient sans doute révélé que le Président de la République, avait, devant tant de violence, décidé de lancer un grand débat. Un concept inédit dans un pays réputé pour son sens de la démocratie.

Un grand débat ? Comment ? Pourquoi ? Pour qui ? Pour aboutir à quoi ? Autant de questions qui l’auraient sans doute laissé dans l’expectative. Tout d’abord parce qu’il n’aurait pas compris comment il était possible de réunir autant de monde pour recueillir des avis, mais surtout des ressentis de vie. Ensuite, parce que, le moment du débat passé, il aurait fallu décider, prendre des mesures, fixer un cap. Qui allait pouvoir le faire, puisque ceux-là mêmes qui pouvaient décider étaient ceux que la rue contestait ? Il n’aurait pu que regarder, se taire et espérer. Espérer en des jours meilleurs, en un avenir plus radieux. Pour que Huron d’hier, il pût devenir Héros de demain. Il n’en sera rien. Il n’en saura rien.