© Illustration : Philippe Lorin

Napoléon Bonaparte avait créé l’Ordre National de la Légion d’Honneur. Le Vosgien Jules Méline, 80 ans plus tard, institue le « poireau », Ordre National du Mérite agricole, saluant des services rendus à l’agriculture. La distinction est aujourd’hui encore très recherchée, y compris (peut-être surtout) dans les cercles parisiens du pouvoir où l’on n’a jamais vu une poule, un bœuf, un tracteur ni même des champs (hormis les Élysées) mais où l’on a à cœur de montrer ses racines provinciales et sa bulbe cul-terreuse. Il arrive même, dans les ministères et hautes administrations, assez drôlement, que la course au poireau prenne des allures de course à l’échalote, bien loin de l’esprit de son fondateur. C’est ainsi, parfois, que l’on présente Jules Méline, né à Remiremont en 1838 : fondateur du Poireau. Minuscule aspect du personnage et de son parcours. Jules Méline fut l’un des ministres de l’Agriculture les plus marquants de l’histoire de la République. On ne le cite pas dans « la République des Jules » (Ferry, Grévy, Simon, Favre…), les fondateurs de la IIIe République, mais son destin politique épouse cette époque. Après des études de droit à Paris, où il se lie avec des leaders républicains, il se fait élire à Paris, adjoint au maire du Ier arrondissement, puis dans ses Vosges natales, en 1871, où il est conseiller général du canton de Corcieux (il présidera le conseil général des Vosges, de 1893 à 1906, succédant à celui qui fut son ami proche, Jules Ferry, décédé en 1893). Député des Vosges, président de la Chambre des députés, sénateur, président du Conseil et ministre de l’Agriculture, c’est surtout dans ce domaine que Méline marque l’Histoire.Outre le poireau, finalement assez anecdotique, il crée en 1894 le Crédit Agricole, précisément les Sociétés locales de crédit agricole.Outre le poireau, finalement assez anecdotique, il crée en 1894 le Crédit Agricole, précisément les Sociétés locales de crédit agricole « autorisant la constitution, entre les membres des syndicats agricoles, de caisses locales ayant pour objet de faciliter l’octroi de crédits nécessaires au financement de la production agricole »(1). La première caisse sera créée à Poligny, dans le Jura, mais le système sera lent à se mettre en branle, notamment parce que l’idée d’emprunt était connotée négativement dans les milieux paysans. « Jules Méline se décide alors à faire intervenir l’État. Une loi impose à la Banque de France le paiement au Crédit Agricole d’une avance de 40 milliards de Francs-or et d’une redevance annuelle si elle veut se voir renouveler le privilège d’émission dont elle bénéficiait »(2). Méline se fait aussi le chantre du protectionnisme, instituant « les tarifs Méline » en 1892 (ou « loi du cadenas ») qui mettent fin à la politique de libre-échange décidée par Napoléon III : « Méline militait alors au sein de l’association de l’industrie française, fondée pour la défense du travail national, organisme protectionniste. Cette association, rebaptisée Association de l’industrie et de l’agriculture françaises se renforce lorsque Jules Méline en accepte la présidence en 1893 »(2). Bien avant cela, à la fin des années 1870, Jules Méline, très proche des milieux industriels du textile, milite pour un renforcement des droits d’entrée en France, afin de protéger l’industrie. Son activisme protectionniste le conduira également à se faire patron de presse. Avec un groupe d’actionnaires – 480 industriels « souscripteurs-fondateurs », dont de nombreux patrons du textile vosgiens – il rachète La République Française, anciennement propriété de Léon Gambetta. Le lobby aura plus tard pour organe Le travail national. Même scénario à l’échelle de son département : « Méline et ses amis manufacturiers de la région de Remiremont contrôlaient le journal L’industriel vosgien, dont la rédaction en chef fut confiée à Charles Georgeot, avocat à Remiremont »(1). Agriculture, industrie, dans l’esprit de Méline, les deux constituaient les moteurs de l’économie, mais il établissait un distinguo : « l’économie française est un arbre dans lequel l’industrie représente les feuilles et les branches, et où l’agriculture représente le tronc et les racines ». Ses racines vosgiennes avaient parlé.

(1) Isabelle Chave, Conservatrice du patrimoine, directrice des Archives départementales des Vosges, 2009
(2) Charles-Emmanuel Haquet, Le Monde, 2014