© Illustration : Philippe Lorin

« Si l’Histoire n’a retenu que les exploits du chasseur, c’est parce que le lion n’a pas d’historiens ». Propos signé Jean-Yves Le Naour, auteur des Oubliés de l’Histoire (1). Il ajoute un surtitre à l’ouvrage : « Les vrais héros ne sont pas ceux que l’on croit ». A quoi, ceux qui rôdent dans le camp des zappés, doivent-ils leur infortune ? Les uns se sont évanouis avec des raisons mystérieuses. D’autres, au fond du cachot, traînent des motifs d’exclusion désormais flagrants, d’ordre politique par exemple et parfois encore débattus. Qu’en est-il de Jean-Vincent Scheil, archéologue, historien, philologue, prêtre dominicain, maître en théologie, poète, né en Moselle, à Koenigsmacker, en 1858 ? Peut-être sa principale matière d’études, l’assyriologie (histoire et philologie de l’Assyrie, nord de la Mésopotamie, principalement Irak et Syrie actuels), connue des seuls experts, a brouillé la notoriété qu’il mérite pourtant. Il est le Champollion de l’assyriologie. Dit-on que Champollion est le Scheil de l’égyptologie ? On peut. L’historien et président de l’Académie nationale de Metz Pierre Brasme, ainsi que Matthieu Casali, membre de l’Association des amis du Père Scheil et diplômé en histoire, l’expliquent autrement et mieux. Pierre Brasme : « Jean-Vincent Scheil est un éminent spécialiste du Proche-Orient ancien et des civilisations de Mésopotamie, au point qu’on l’a comparé à Champollion pour l’Égypte, même si ce dernier, qui déchiffra les hiéroglyphes en 1822, est beaucoup plus connu. Si l’un est le père de l’égyptologie, l’autre est celui de ce que l’on nomme l’assyriologie ». Matthieu Casali : « Bien connu des juristes, le code d’Hammurabi est l’un des plus vieux textes de lois au monde. Cette stèle de basalte compte près de 300 articles de lois écrits en écriture cunéiforme (2) et en langue akkadienne (3). Conservé Né en Moselle à Koenigsmacker en 1858, le Dominicain Jean-Vincent Scheil est condidéré comme «le père de l’assyriologie».au Louvre, le code fait partie des incontournables du musée. Si tout le monde sait que la pierre de Rosette a été déchiffrée par Jean-François Champollion, rares sont ceux qui savent que le code d’Hammurabi a été traduit par Jean-Vincent Scheil, professeur à la Sorbonne, dominicain… et Lorrain ». La pierre de Rosette (texte gravé sur une pierre, découverte à Rosette, dans le delta du Nil, au  moment des campagnes napoléoniennes d’Égypte) ouvre la voie à la compréhension des hiéroglyphes. Le code d’Hammurabi, également gravé sur la pierre, est « le recueil juridique le plus complet de l’antiquité, antérieur aux lois bibliques. Cette stèle a été érigée par le roi Hammurabi de Babylone – 1792/1750 avant J.-C. Le texte se divise en trois parties. Un prologue historique relate l’investiture du roi dans son rôle de protecteur du faible et de l’opprimé. Un épilogue lyrique résume son œuvre de justice et prépare sa perpétuation dans l’avenir. Ces deux passages littéraires encadrent près de 300 lois ou décisions de justice, se référant à la réglementation de la vie quotidienne dans le royaume de Babylone. La partie légale reflète la langue quotidienne, l’écriture est ici simplifiée car le roi voulait qu’elle soit comprise par tous » (4). Ce que réalise le Lorrain, transcription et traduction, constitue une révolution. Le travail de Jean-Vincent Scheil, « savant hors pair par l’habilité avec laquelle il manie les textes les plus compliqués » (5) a permis de comprendre et faire connaître une civilisation. Et bien plus : « Le code d’Hammurabi est un des monuments, non seulement de l’histoire des peuples d’Orient, mais encore de l’histoire universelle »(6). Il reflète la sagesse du roi de Babylone, s’accordant peu ou prou avec les valeurs du Révérend Père Scheil, pédagogue généreux, travailleur infatigable, goûtant peu les mondanités, « humble serviteur de l’histoire ». C’est ainsi qu’il se définit peu de temps avant sa mort, en septembre 1940. Son Code est si essentiel, pour lui, pour l’umanité, qu’on oublie qu’il fut aussi poète : « Il compose Le Pèlerin des ruines en 1898 et un recueil de poèmes intitulé Epigrammata et carmina, en 1934, dans lequel il livre, en latin, les pensées intimes de toute une vie » (6).

(1) Les oubliés de l’Histoire, 2017, Flammarion,
par Jean-Yves Le Naour, avec la collaboration de Jacques Malaterre
(2) « L’écriture cunéiforme utilise des caractères en forme de clous et de coins » (MC)
(3) « La langue akkadienne était parlée et écrite en Mésopotamie du IIIe au Ier millénaire avant J.-C. » (MC)
(4) Extrait de la fiche du musée du Louvre sur la stèle et le code d’Hammurabi
(5) Jacques de Morgan, directeur des fouilles archéologiques en Perse, fin XIXe siècle
(6) Béatrice André-Salvini, directeur du département des Antiquités Orientales au musée du Louvre