© Illustration : Philippe Lorin

Pour plaire aux amateurs de contes de fées, on pourrait raconter comme un hasard l’immersion dans l’univers du théâtre et du cinéma de Paulette Riva, devenue plus tard Emmanuelle Riva, l’une des actrices françaises mondialement connues. Paulette Riva naît et parcourt son enfance à Cheniménil, entre Épinal et Gérardmer. Elle se prépare au métier de couturière. Acte I, scène I du conte : son papa, peintre en bâtiment, joue du pinceau sur la devanture d’un maroquinier. Le commerçant, également directeur du théâtre de Remiremont, demande à Alfredo Riva : « vous ne connaîtriez pas une jeune première  ? » Acte I, scène II : le paternel, pourtant pas chaud à l’idée de voir sa fille monter sur les planches, répond au maroquinier : « bien sûr, ma fille ! » Et voilà Paulette engagée dans la troupe. Plus qu’au hasard, Emmanuelle Riva doit son entrée en scène et sa carrière à une volonté, un talent, une passion pour les lettres, une belle gueule aussi. A 25 ans, elle quitte les Vosges et rejoint Paris et son école des arts et techniques du théâtre. Acte II, scène I du joli conte qui n’en est pas vraiment un : c’est sur une affiche d’une pièce de théâtre qu’Alain Resnais la repère. Il l’embarque, en 1958, dans l’aventure de Hiroshima, mon amour, un film grandiose scénarisé par Marguerite Duras et qui bouleverse le cinéma mondial. Il fut dans un premier« La liste de mes refus est aussi vaste que celle de mes consentements. Je n’ai pas aimé être un objet convoité pour sa rentabilité. »temps interdit à Cannes, pour ne pas froisser les Américains, puis projeté in extremis et recevant le prix de la presse internationale. Pour Emmanuelle Riva, qui vient d’avoir trente ans et tient l’un des deux principaux rôles, c’est une consécration d’emblée internationale. Le succès du film la propulse et, bizarrement, va l’étouffer aussi, longtemps la résumer à ce rôle… Jusqu’à Amour, de Michael Haneke, en 2013, grandiose aussi, où Emmanuelle Riva partage l’écran avec Jean-Louis Trintignant. Pour ce presque dernier rôle, elle décroche le César de la meilleure actrice et une nomination aux Oscars. A la mort d’Emmanuelle Riva, en 2017, biographes et nécrologues, trop souvent, n’évoqueront que l’alpha et l’oméga, liés par un seul mot : amour. Ce qui tisse la vie d’Emmanuelle Riva est plus complexe et très fourni : sept films pour la télé, des dizaines de rôles au théâtre, de 1954 à 2014, trois recueils de poésies et 52 films pour le cinéma. Elle jouera pour Melville, de la Patellière, Mocky, Arcady et tant d’autres, dont Cayatte, dans Les risques du métier, en 1967. Elle interprète la femme de l’instit accusé à tort d’agressions sexuelles sur une élève. L’enseignant est joué par un jeune premier, Jacques Brel, qui vient d’abandonner sa carrière de chanteur et se lance dans le cinéma (la musique du film d’André Cayatte est d’ailleurs écrite par un autre Vosgien, le pianiste et arrangeur de Brel, François Rauber, natif de Neufchâteau). Emmanuelle aimait redevenir Paulette et cultivait une relation étroite avec les Vosges, vivait souvent à Remiremont, dans la maison familiale. « Elle vivait seule, elle était tranquille, elle aimait les Vosges, la campagne, la nature, les animaux, s’occuper de son jardin et de ses fleurs », racontaient ses voisins romarimontains, dans un article de Vosges Matin publié quelques jours après sa mort. Mais les Vosges, pour Emmanuelle Riva, ce n’était pas que Paulette, ni seulement l’enfance, le passé, les souvenirs, le temps paisible et lointain, loin du vacarme des plateaux de cinéma. Les Vosges étaient aussi un futur. Ici, elle préparait le tournage d’un film, Hortense et les six clefs, avec des enfants et pour réalisateur Michel Morette (qui réside à Saint-Dié). Elle avait dit oui à Michel Morette et devait tourner en 2018. Et pourtant, « dans ma vie, j’ai surtout dit non. La liste de mes refus est aussi vaste que celle de mes consentements. Je n’ai pas aimé être un objet convoité pour sa rentabilité », disait-elle à une journaliste de Libération en 2012. A son village natal, Cheniménil, qui voulait baptiser une « place Emmanuelle Riva », elle avait d’abord dit non, puis oui. Elle était même venue inaugurer la place en décembre 2016, manifestant ainsi, avec simplicité et sincérité, son amour pour les Vosges.