© Illustration : Philippe Lorin

Dans le rayonnage des styles drolatiques, Pierre Dac est inrangeable. Tiroir indépendant du placard des comiques, il a fait fi des genres et feu de tous bois, forgeant du potache, de l’absurde, du cocasse, du vachard poétique ou du pittoresque philosophique, bref, du loufoque, un mot qui lui doit la renommée. Dans le dico de Dac, circule aussi beaucoup Schmilblick, né sous sa plume, bien plus rebelle qu’elle ne paraît à l’abord. Le schmilblick, repris ensuite par Guy Lux et Coluche, est un truc « qui ne sert à rien et peut donc servir à tout ». Pierre Dac a signé de nombreux sketches et feuilletons radiophoniques, souvent avec Francis Blanche : Signé Furax, Malheur aux barbus, Bons baisers de partout… De ses compositions par milliers, L’Os à Moelle, « Organe officiel des loufoques » dont il était le rédacteur en chef, est probablement celle qui laisse la trace la plus tenace. Cent neuf numéros paraissent de 1938 à 1940, l’organe refaisant surface, irrégulièrement, à partir de 1945 et dans les années soixante avec de nouvelles collaborations, dont celles de Jean Yanne et René Goscinny. Fourre-tout exceptionnel, où les blagues dansent, les bons mots roulent, les conseils désopilent toutes les populations, dont la végétale… Janvier 1938, Dac réclame la création de la SPV, « Et vous, Monsieur Henriot, pourquoi ne pas nous dire ce que cela signifie pour vous… l’Allemagne »Société Protectrice des Végétaux, « car leurs ennemis se multiplient et s’organisent. On sait déjà que les jardiniers se plaisent à enfermer les plantes dans des camps de concentration ou des prisons vitrées, et à leur faire subir, armés d’instruments de fer et de bois, de déshonorantes tortures, on sait comment ils crucifient les poiriers et obligent d’inoffensifs rosiers à grimper. On sait comment les arbres généalogiques sont mêlés, par la contrainte, à de louches affaires de famille… Jusqu’à la plante des pieds que l’on force à supporter la redoutable épreuve de la semelle ». A propos de semelle, il est sûr que Dac aimait se mêler d’à peu près tout et qu’il y prenait son pied. Mais l’oiseau pouvait aussi se révéler brillamment cinglant, sur des affaires sérieuses. Son Os à Moelle est antinazi et Pierre Dac rejoint de Gaulle en 1941 à Londres. Il intervient sur Radio Londres, parodie des chansons, fait plutôt dans la déconnade. Le ton est autre, ce 10 mai 1944. Il répond à Philippe Henriot, ministre de l’information de Pétain, contestant à Pierre Dac, parce que juif, le droit de parler de la France. « Qu’est-ce que la France signifie pour lui ? », dit Henriot. Dac le ramasse en trois phrases : « C’est un beau pays l’Alsace, Monsieur Henriot, où depuis toujours on sait ce que cela signifie, la France. Des campagnes napoléoniennes en passant par celles de Crimée, d’Algérie, de 1870, de 14-18 jusqu’à ce jour, on a dans ma famille lourdement payé l’impôt de la souffrance. Et vous, Monsieur Henriot, pourquoi ne pas nous dire ce que cela signifie pour vous… l’Allemagne ». Le berceau familial de Pierre Dac, de son vrai nom André Isaac, était en Alsace. Lui était né à Châlons-sur-Marne et son père Salomon, à Nancy. Les daconneurs lorrains sont d’ailleurs actifs : il existe une Association lorraine et universelle des admirateurs de Pierre Dac, et la Meurthe-et-Moselle compte plusieurs rues au nom du plus fameux des loufoques : à Nancy, Tomblaine, Xirocourt ou Toul. Rues à part, que reste-t-il de Pierre Dac ? Une œuvre magistrale. Les écrits (et archives radios et télés) d’un jouisseur et phénoménal joueur de mots, dont les assemblages insolites résonnent encore dans l’actualité. Et l’exemple d’un homme simple, humble et d’esprit libre. Il l’avait éprouvé en 1965, concourant à l’élection présidentielle, étiqueté MOU – Mouvement Ondulatoire Unifié – et armé du slogan « Les temps sont durs, votez MOU ». Son influence grandissant et souciant quelques ronds-de-cuir de l’Élysée, Pierre Dac avait finalement renoncé, surtout par amitié pour de Gaulle. Aujourd’hui, n’est-il pas temps, le bac étant usé et le bus à l’état d’arrêt, de fonder un Daccalauréat ? Ce brevet, nommé schmilblick, autoriserait le loufoquage moelleux sans attestation dérogatoire de sortie et la daconnade sans os, ni queue ni tête.