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Légende vient de rejoindre Zadig, America, XXI, la Revue dessinée et tant d’autres « mooks », contraction américaine de magazines et de books, au rayon de plus en plus fourni des belles revues. Naissance d’une passion et d’un phénomène, au croisement de l’information, de la littérature et des arts graphiques.

« Et pour la carte blanche, t’as déjà une idée ? » Ce numéro de L’Estrade aujourd’hui entre vos mains, ou sur vos écrans, n’en était qu’au stade des préliminaires, quand la question du patron prit le contributeur libre un peu au dépourvu. Née au temps du confinement, cette rubrique imaginée pour proposer un dérivatif distrayant aux lecteurs enfermés allait donc survivre à cette étrange période, alors même qu’à la faveur de l’été, le canard redevenait de papier.

Papier, Aziz avait dit papier ? Bingo : « Oui, oui, bien sûr » (sur un ton hésitant peu en phase avec l’affirmation de la réponse). « J’ai bien envie de parler des revues. XXI vient de changer de maquette, et Légende va sortir mi-juin. » « Ça marche », lança le patron, qui n’avait quand même pas initié lui-même le principe d’une carte blanche mensuelle pour venir ensuite ratiociner sur le choix de l’auteur !

Voilà comment je me retrouve aujourd’hui à réécrire pour la première fois depuis longtemps le patronyme que j’ai sans doute le plus employé au cours d’une vie précédente : Zidane. Zinédine Zidane (et là, vous ressuscitez la voix de Thierry Roland ou celle de Thierry Gilard, vous les avez en tête en train de prononcer ces quelques syllabes éternelles). Les archives électroniques du Républicain Lorrain pourraient sans doute en témoigner : ayant eu l’absolu privilège d’y traiter de football au virage des siècles, escorter l’équipe de France en ce temps-là revenait à beaucoup voyager, à « prendre les matches Òles uns après les autres » comme le dit le poncif, des dizaines et des dizaines chaque année, mais aussi à tenir chronique des faits (et, plus rarement, des méfaits) d’un joueur-artiste-magicien effectivement devenu légende. Assez parlé de nous ! Le hasard, donc, veut que Zidane fasse l’objet, à tous points de vue, de la nouvelle revue lancée par Eric Fottorino, journaliste,Non, le papier n’est pas mort. écrivain, ancien directeur du Monde, fondateur de l’hebdomadaire d’information et de réflexion Le 1, puis de la revue trimestrielle America lancée avec François Busnel le temps du mandat de Trump, puis de la revue Zadig, son pendant sur la France contemporaine, et donc à présent de Légende. Format XXL, titre noir sur fond doré, large place accordée à la photographie, textes de grands reporters et d’écrivains, Eric Fottorino parle d’un engagement : « Celui d’exprimer notre indépendance et notre créativité autour d’un magazine racontant chaque trimestre un figure exceptionnelle de notre époque. Une figure qui fasse rêver sans céder à l’hagiographie. » Ce premier numéro est réussi et, déjà, se pose la question : à qui le tour ? Une actrice, une chanteuse ? Un écrivain, un politique ? Légende a d’emblée su créer l’attente, après être né sous les auspices d’une campagne de financement participatif qui laisse rêveur : 2 500 contributeurs, plus de 170 000 euros recueillis sur un objectif de 100 000.

Car c’est un point commun à toutes ces revues sans publicité : elles ne dépendent que de leurs lecteurs. Question d’indépendance réelle, question d’éthique autant que d’esthétique. Il y a déjà plus de 12 ans, XXI (comme le chiffre 21) avait montré la voix en France à ce que les Américains appellent des mooks, contraction de magazines et de books. Et, en effet, ces objets là trouvent parfaitement leur place sur les tables des librairies où leurs couvertures soignées attirent l’œil. XXI, qui vient de rajeunir sa mise en page, ce sont de longs récits dans le village d’à côté ou à l’autre bout du monde, illustrés par des artistes inventifs, des reportages dessinés devenus quelques années plus tard la raison d’être de la bien nommée Revue dessinée.

Au croisement de l’information, de la littérature et des arts graphiques, les revues surprennent sans cesse, prennent le temps, séduisent, interrogent, bousculent, et tout cela n’est plus si fréquent, même sur le papier. Actuellement en sommeil dans l’attente d’une nouvelle version, Feuilleton a pour spécialité de traduire des textes étrangers inédits en français : d’improbables faits-divers, de fascinantes enquêtes, d’incroyables portraits, de grandes plumes (David Grann, Gay Talese, Janet Malcolm…). Un numéro consacré à ce que l’on mange m’a ainsi valu d’adopter, il y a quelques années, la recette des aubergines à la parmesane proposée par l’immense écrivain italien Erri de Luca, du moins par sa grand-mère. Tout un art !

180° C (ou 12,5 °, son équivalent en vin) pour la cuisine, Reliefs pour la géographie, Long Cours pour les voyages, Desports pour le sport, Schnock « pour les vieux de 27 à 87 ans », Charles sur la politique… Le passage en revues n’est pas une mode, c’est désormais une habitude. Et la preuve que, non, le papier n’est pas mort : il est même le support de bien belles choses.