(© Luc Bertau)
Après une première saison intense et mouvementée à la tête du Centre Pompidou-Metz, Emma Lavigne continue à orchestrer des projets comme autant d’expériences sensorielles à proposer aux visiteurs. Une vision née dès ses premiers contacts avec les formes artistiques les plus diverses, qu’elle continue à cultiver aujourd’hui au sein d’un territoire dont la richesse culturelle l’inspire.

C’est avec une plus grande sérénité qu’Emma Lavigne entame sa seconde saison en tant que directrice du Centre Pompidou-Metz, qu’elle a rejoint en décembre 2014 en provenance de la maison-mère parisienne. Cette première expérience de direction avait débuté par un baptême du feu éprouvant, le bouclage du budget 2015 de l’institution ne s’étant pas fait sans difficultés. Face à la baisse de la subvention accordée par le Conseil régional de Lorraine, que les autres collectivités locales avaient du pallier en urgence, l’équilibre budgétaire du centre d’art était menacé. La nouvelle majorité d’une région élargie a décidé d’attribuer à nouveau le million d’euros supprimé, la Ville de Metz et Metz Métropole maintiennent le niveau d’aide consenti l’an passé, et un apport financier supplémentaire a été voté par le Conseil Départemental de la Moselle : en 2016, le budget de fonctionnement du Centre Pompidou-Metz est en hausse. « Je suis heureuse que les collectivités locales regardent désormais toutes dans la même direction, et d’avoir plus de visibilité pour préparer les expositions à venir » commente Emma Lavigne. « Je suis heureuse que les collectivités locales regardent désormais toutes dans la même direction »L’an dernier, elle abordait la situation avec philosophie en expliquant que « la vie est faite de challenges » et que ceci ne tempérait en rien son enthousiasme. Conservatrice et commissaire d’exposition expérimentée, passée par la Cité de la Musique à partir de 2000 avant de rejoindre le le Centre Pompidou en 2008, Emma Lavigne a suivi des études d’histoire, histoire de l’art et de l’architecture et travaillé notamment au sein de l’International Council of Museums et de la Caisse Nationale des monuments historiques. En explicitant ses choix, sa vision, son parcours professionnel et personnel à la rencontre des artistes, elle met toujours en avant son goût pour la pluridisciplinarité, et l’envie de faire d’un centre d’art et d’une exposition une expérience sensorielle fédératrice. Enfant, elle découvre très tôt les œuvres immersives de Jesus-Rafael Soto ou les concerts de Stockhausen. « J’ai eu la chance de grandir dans un environnement familial où l’on sortait beaucoup, en concert, pour voir des expositions, raconte Emma Lavigne. Beaucoup de choses se jouent pendant l’enfance : avant neuf ans, le conformisme ne s’est pas encore développé. » Elle évoque également un séjour dans une colonie de vacances tournée vers la pratique de la musique à laquelle participent de nombreux enfants non-voyants, qui a sans doute contribué à forger son approche marquée par la synesthésie, où autant que possible, il s’agit d’invoquer tous nos sens. « Ces événements ont été fondateurs : ce que j’essaye de développer au Centre Pompidou-Metz, comme à la Cité de la Musique ou à la Biennale de Venise (en 2015, Emma Lavigne a été commissaire d’exposition pour le pavillon français occupé par Céleste Boursier-Mougenot), c’est que l’imaginaire du visiteur soit saisi, qu’il vive l’exposition en la ressentant physiologiquement, sans trop intellectualiser. » À la Cité de la musique, elle mènera des expositions autour de la place du corps dans la musique, la notion d’espace dans la musique contemporaine, des projets monographiques autour de György Ligeti ou Christian Marclay, ou encore consacrés à des icônes de la pop culture comme Jimi Hendrix ou Pink Floyd. À son arrivée au Centre Pompidou, elle travaille notamment sur une rétrospective consacrée à Pierre Huyghe ou sur l’événement Danser sa vie. « Une exposition est un récit, une proposition subjective, et le fragment d’une immense histoire. »Un travail destiné à créer de petits mondes, tailler un chemin au visiteur au sein d’un vaste univers. « C’est le rêve ! sourit-elle. On part d’une idée, d’une intuition pour, aux côtés d’une équipe, rassembler 300 œuvres… C’est fascinant, amusant et passionnant. Une exposition est un récit, une proposition subjective, et le fragment d’une immense histoire. » Elle perçoit son rôle de direction comme « la continuité naturelle » de ses expériences passées, se réjouit de la collaboration continue qu’elle entretient avec le Centre Pompidou, continue à se passionner pour toutes les composantes du travail de programmation. En plus de décloisonner les esthétiques et de stimuler les partenariats, elle souhaite créer une synergie entre tous les publics et faire du centre d’art « un village », un lieu de croisements, à l’image du Forum du bâtiment imaginé par Shigeru Ban dont elle a développé la programmation avec une série d’installations en accès libre, tels que Clinamen v.2 de Céleste Boursier-Mougenot, les Wish trees de Yoko Ono ou actuellement Under the water de Tadashi Kawamata. En Lorraine, elle a découvert un territoire culturel riche, alimenté par « de très belles institutions mais aussi des lieux plus secrets, magiques » tels que la Synagogue de Delme, le Vent des forêts en Meuse, le FRAC, le Musée de la Cristallerie Saint-Louis à Meisenthal… « La Lorraine est une région traversée par des projets artistiques très forts, parfois radicaux ; c’est très stimulant, indique la directrice. Personnellement, je vis cette période comme une accélération, une amplification. Il y a ici une véritable expérience à vivre, notamment liée à un territoire : c’est pour cela que je suis venue. »


CALDER-(©DR)BILAN & PERSPECTIVES

L’année 2015 fut un défi permanent pour Emma Lavigne : programmer les expositions Tania Mouraud, Michel Leiris et Warhol Underground dans un contexte budgétaire difficile auront fait de cette première saison pour l’actuelle directrice « une année extrêmement intense » mais pas dénuée de satisfactions. « Warhol underground a été ma première exposition, un moment important pour moi. Je crois qu’elle a constitué un détonateur qui a permis une synergie des publics ; les expositions visibles à ce moment-là étaient à la fois très différentes mais cohérentes, avec des passerelles entre elles. Et il y a eu quelque chose d’amusant à faire une exposition sur l’un des artistes les plus chers du marché de l’art avec un aussi petit budget ! » L’institution aura attiré 320 000 visiteurs en 2015, une fréquentation stable par rapport à l’an dernier. Cette année, Sublime, les tremblements du monde, bâtie autour d’images grandioses, inquiétantes ou novatrices distillée au fil d’un parcours où la nature est le sujet central, fait se succéder dans l’esprit du visiteur fascination, sidération et prise de conscience autour de l’impact de l’homme sur l’environnement. « Selon moi, une exposition doit toujours être en prise avec le réel, en phase avec la société contemporaine » indique Emma Lavigne. À partir du 20 avril, Musicircus s’inscrira dans la lignée de Phares en présentant une quarantaine d’œuvres majeures issues du fond du Centre Pompidou : une relecture de l’art vue par le prisme musical, dont le titre fait référence à l’œuvre de John Cage créée en 1967, qui sera réactivée le 19 avril. « Ce sera une fête pour les musiciens professionnels et amateurs, que nous invitons à rejoindre le projet, explique Emma Lavigne. Ce sera un événement spontané, organisé entre tous les espaces du bâtiment, avec des concerts comme autant de dialogues entre la musique, les œuvres et l’architecture, destiné à abolir les frontières entre musique savante et musique populaire, comme le souhaitait John Cage lorsqu’il l’a imaginé. »

Musicircus, du 20 avril 2016 au 17 juillet 2017
Sublime, jusqu’au 5 septembre 2016
www.centrepompidou-metz.fr