La France s’est construite au fil des siècles, dans un processus de lente maturation émaillé d’épisodes sanglants. Avant de prendre la figure hexagonale que nous lui connaissons, elle était un royaume au périmètre atrophié. Sans cesse convoitée par les puissances européennes, au premier rang desquelles, son ennemi héréditaire, l’Angleterre, elle a longtemps été affaiblie par son organisation féodale. Mais une bataille aux conséquences symboliques fortes, celle de Bouvines, en juillet 1214, va faire émerger une réalité nouvelle et inattendue : le sentiment national.

 

Il est des affrontements guerriers qui « non point décident de tout, mais agissent tel un révélateur ». La formule est de Pierre Monnet1. Elle pose, en une phrase d’une densité saisissante, la réalité historique d’un événement, en l’occurrence ici, la Bataille de Bouvines et les conséquences de celle-ci.

Qui connaît encore cette bataille fondatrice ? On peut sincèrement se poser la question. D’aucuns, qui passeront pour plus érudits que la moyenne, sauront la situer dans l’échelle chronologique, le 27 juillet 1214. Peu parviendront néanmoins à disserter sur ses conséquences, que ce soit sur la constitution de l’État français ou sur les nouveaux équilibres en Europe. Et pourtant les plus grands historiens, Georges Duby en tête, le reconnaissent, ils ont érigé cette date au rang de celles « qui ont fait la France »2

Tout est réuni pour une belle épopée, comme elles plaisaient aux “têtes blondes“ de la génération des “trente glorieuses“3, lorsque les esprits n’étaient pas encore abreuvés de mondialisme, de jeux vidéo et de réseaux numériques. On y trouve des rois qui s’engagent physiquement, une bataille rangée, des affrontements sanglants à l’issue incertaine, des assauts qui respectent les rituels de la guerre, des codes d’honneur mais aussi de la transgression, du mythe, et à la fin, un grand vainqueur. Bref, un terreau fertile à de la mémoire fondatrice.

Mais personne ne s’en doute encore en ce début de 13e siècle, au moment où la France de Philippe Auguste n’est pas une nation, mais un pays encerclé. Les deux mâchoires d’un même étau enserrent en effet les ambitions du septième des descendants capétiens. A l’est, c’est le Saint Empire romain germanique d’Otton IV qui fait valoir ses prétentions dominatrices. A l’ouest, c’est l’Angleterre du roi Jean sans Terre qui entend marquer son empreinte.

Dès lors, le roi de France n’a d’autre choix que livrer des guerres incessantes, aux fins de récupérer des territoires qui lui sont nécessaires pour asseoir une autorité que les puissances européennes lui disputent. Une stratégie qui lui réussit plutôt bien, puisqu’il parvient, petit à petit, à réduire l’influence du roi d’Angleterre pour ne plus le laisser contrôler que la seule Aquitaine. Il faut dire que Jean sans Terre n’est pas un grand stratège. Il est loin d’avoir le panache de son frère, Richard Cœur de Lion, mort en 1199.

Mais, pour lesIl faut faire face. 15 000 soldats s’affrontent en rangs serrés sur trois fronts qui s’étendent sur près de trois kilomètres.puissances rivales de la France, il ne saurait, bien évidemment, être question que cette dernière, tienne une place trop importante dans le concert européen. Aussi, une coalition se met en place pour s’imposer une bonne fois pour toutes et ruiner les velléités d’expansion française. Le comte de Flandres, celui de Boulogne, Otton IV, le Duc de Brabant et quelques autres encore s’unissent au roi d’Angleterre pour mener à bien ce projet.

En l’absence d’unité nationale, dans une France à la structure encore féodale, Philippe Auguste n’a d’autre solution que de parvenir à réunir autour de sa bannière tout ce qui existe de seigneurs, de milices communales et de barons. Une stratégie qui s’avère fructueuse, puisqu’il parvient à défaire Jean sans Terre, à Angers, après que ce dernier eut débarqué à la Rochelle. Une satisfaction de courte durée, car déjà Otton IV fond sur le France par le Nord. Il veut profiter d’une halte du roi à Tournai le 26 juillet pour en découdre. Philippe Auguste comprend qu’il est en danger et décide, dès le lendemain, de se replier vers Lille. Mais, au moment où il franchit la Marcque, par le pont de Bouvines, les coalisés attaquent de manière inattendue.

Il faut faire face. 15 000 soldats s’affrontent en rangs serrés sur trois fronts qui s’étendent sur près de trois kilomètres. Sur les ailes s’étrillent des chevaliers et des fantassins des milices envoyées par les communes de Paris, Arras, Compiègne, Dreux, Melun, Soissons et Abbeville. Au centre, a lieu la bataille du roi avec ses meilleurs chevaliers. Partout les combats font rage, dans un désordre et un chaos indescriptibles. Le roi Philippe Auguste paie de sa personne, se bat comme un lion, tombe de cheval et ne doit son salut qu’à la protection de quelques preux chevaliers qui parviennent à le remettre en selle. L’empereur Otton a moins de chance et se voit contraint de fuir le champ de bataille tout comme nombre des chefs de la coalition. Les fantassins français sont remarquables de courage et d’ingéniosité tactique. Ils forment notamment un « hérisson » infranchissable aux ennemis en tenant devant eux leurs lances et leurs faux.

En moins de trois heures, le sort est scellé. La victoire française est totale. L’Angleterre est humiliée. Jean sans Terre ne s’en remettra pas. Otton IV est, lui aussi, affaibli et devra, à son tour, renoncer à intervenir dans les affaires du royaume de France. Philippe Auguste a bien mérité, au soir de cette bataille décisive qui va marquer le futur de sa forte empreinte, le titre de « bâtisseur du royaume » que lui conférera la postérité.

(1) Dans Histoire mondiale de la France sous la direction de Patrick Boucheron – Editions du Seuil – Janvier 2017.
(2) Du nom de la collection dans laquelle est parue le Dimanche de Bouvines de Georges Duby en 1973
(3) C’est ainsi que Jean Fourastié désigne la période de forte croissance des pays développés entre 1945 et 1973

QUELLE HISTOIRE !

L’Histoire est bien sûr d’abord une science. C’est-à-dire, un ensemble structuré de connaissances, qui se rapportent à des faits, obéissant à des lois et dont la mise au point exige systématisation et méthode. Elle est, en ce sens, un sujet et un objet de recherche. Mais on sait qu’elle est également le roman d’une nation. C’est-à-dire un conte mythique « qui frappe des imaginaires pour façonner une unité nationale1 ». En d’autres termes, il se passe parfois quelque chose de plus grand que l’événement lui-même. La bataille de Bouvines entre indiscutablement dans cette catégorie. Sa relation par les historiens révèle une véritable mythification. La légende nationale s’est presque immédiatement construite et son exploitation mémorielle a souvent été mise en œuvre. Bruno Galland, spécialiste indiscutable de cette période, souligne que « les historiens du 19e siècle, notamment sous la monarchie de juillet, ont vu dans ce mouvement une union du peuple et de la monarchie contre l’envahisseur étranger. ».

(1) L’expression est de Claude Lelièvre, spécialise de l’éducation

GUILLAUME LE BRETON (1165-1226)

Il n’est de grand moment historique sans un véritable chroniqueur. Tous les souverains à travers le monde et les siècles ont toujours veillé à ce que leurs hauts faits fussent correctement relatés, voire hagiographiés. Ainsi la trace laissée dans l’Histoire par la bataille de Bouvines s’explique aussi parce que Guillaume Le Breton l’a inscrite au panthéon des belles victoires. Ce prêtre et chroniqueur breton a terminé sa carrière comme biographe du roi Philippe Auguste. Il rédige notamment entre 1214 et 1224 La Philippide, une série de chants qui magnifient la vie de Philippe Auguste.

 

 


SUNDAY CLOSED GOTT MIT UNS ?

Le Moyen-Age a toujours pris Dieu à témoin. L’ordalie, le jugement de Dieu, en est un des exemples les plus connus. Toute comme les croisades qui ont été menées au nom de Dieu. Dans l’imaginaire de l’époque, il n’était de victoire possible sans une intervention divine : le vainqueur était obligatoirement celui sur lequel Dieu avait posé sa dextre bienveillante. Une place prédominante de la religion catholique interdisant notamment de se battre un dimanche. Le jour du Seigneur devant, pour tout bon chrétien, être réservé à la prière. Et pourtant la bataille de Bouvines a eu lieu… un dimanche ! Une initiative osée de l’Empereur Otton IV qui n’avait, en cette période, que faire des règles de l’Eglise romaine, car il avait été excommunié quatre ans plus tôt par le Pape.


L’EFFET PAPILLON

La Bataille de Bouvines aurait pu n’être qu’une bataille parmi d’autres. Pourtant les historiens s’entendent pour admettre que celle-ci a eu un impact dépassant largement son aspect purement factuel. Selon L’histoire mondiale de la France conduite par Patrick Boucheron, on lui reconnaît un rôle de triple révélateur. D’abord, de la sociologie de la guerre médiévale, dont l’issue n’est jamais prévisible, tant les affrontements sont plus martiaux que purement stratégiques. Ensuite, des connexions territoriales et dynastiques qui ont été à son origine et qui permettent une lecture particulière de ce moment historique. Enfin, de la configuration charnière du moment, attestant que des changements d’envergure étaient à l’œuvre et dépassaient largement le contexte d’une seule bataille.