Serait-on entré dans une période de mise en sujétion organisée de la pensée et de la liberté individuelle ? Tout porte à le croire en ce début 2018, tant les exemples de la censure acceptée dans une forme d’indifférence généralisée, semblent devenir l’état normal du fonctionnement de notre société.

À commencer par l’affaire, qui a pris de proportions effrayantes dans la non capacité à assumer un choix, du projet de réédition des pamphlets de Céline par la maison Gallimard. Une polémique de plus où l’émotion a pris le pas sur la raison. Au risque de perdre l’entendement et même le simple bon sens. A tel point que le grand éditeur français, a préféré jeter l’éponge, avant même d’affronter cette hydre écervelée qu’est devenue l’opinion publique. L’opinion publique, telle qu’on la pense en tout cas, dans une société où la consommation tient lieu de raisonnement exclusif. Désormais, on préfère éviter le combat. C’est tellement plus simple que s’interroger. Sur soi, sur l’état même d’une société. Et puis cela arrange bien les pouvoirs quels qu’ils soient : l’autocensure n’est pas censure.

Il n’est bien évidemment hors de propos de réhabiliter l’antisémitisme militant du grand écrivain français ou de privilégier la forme sur le fond, la qualité littéraire sur les idées développées par un auteur. En revanche, il est question de défendre la liberté de tout un chacun d’avoir accès à la connaissance, de lire ce que bon lui semble, pour nourrir sa capacité à réfléchir par lui-même. Car à choisir entre l’autodafé et la censure, il n’est nul besoin de s’interroger bien longtemps sur la hiérarchie dans l’ignominie.

Le citoyen n’est désormais plus qu’un mouton sur lequel il faut veiller en permanence.Alors, pourquoi mettre délibérément en berne, avant même de le mener, le combat de l’accession de chacun à la culture, de la capacité à faire face, dans son propre cabinet intérieur, à toute idée et même à l’horreur ? Par paresse intellectuelle ? Parce qu’on a définitivement abdiqué la croyance, jadis tellement partagée, d’une capacité humaine à s’améliorer par l’accession au savoir, par les apprentissages et par la transmission ? Poser ces quelques simples questions constitue déjà une forme de reconnaissance d’une déliquescence sociale généralisée.

Un constat insupportable au pays de Voltaire, parce qu’il porte en filigrane les stigmates d’un nouveau panurgisme social. Le citoyen n’est désormais plus qu’un mouton sur lequel il faut veiller en permanence. Qu’il faut même “sur-veiller“ tout le temps. Et s’il faut légiférer pour cela, n’hésitons pas à le faire. Comme le suggère, dans une fulgurance négative à laquelle il ne nous avait pas habitué, le président de la République, Emmanuel Macron, lorsqu’il souhaite qu’une loi soit adoptée pour interdire la diffusion des “fake news“, ces informations fausses qui nous prennent dans leur toile, qui font florès sur “la“ toile. Comme si les informations tronquées ou manipulées n’étaient pas consubstantielles à l’humain. C’est pour cette raison que d’aucuns ont, dans les siècles passés menés des combats pour l’accès au savoir, à la connaissance, à la culture et au droit de s’informer.

Légiférer sur les fake news est une proposition tout à la fois démagogique, puisque inapplicable compte tenu de l’ampleur qu’ont pris désormais, dans le monde entier, les réseaux sociaux, et dangereuse en ce qu’elle risque de légitimer le contrôle de la liberté de penser et de s’exprimer. En d’autres temps, pas si lointains, on aurait qualifié cela de censure. Parce que c’est bien de cela dont il s’agit.

Une forme d’acceptation d’une lâcheté collective, celle qui préfère éviter d’affronter les réalités les plus crues. Jouer les autruches en mettant la tête dans le sable est décidément plus aisé qu’investir dans la confiance en la capacité citoyenne à rechercher la vérité par soi-même.