© Illustration : Fabien Veançon

Disons-le de manière très directe : le monde craque. De partout. De partout en même temps. C’est en tout cas le sentiment très net que l’on peut avoir, même en survolant superficiellement l’actualité. Il n’est plus besoin d’être un spectateur assidu des journaux télévisés ou un lecteur avisé de la presse écrite pour s’en persuader.

Ce dont il est question, n’a même plus rien à avoir avec tel ou tel aspect particulièrement anxiogène de ce que l’on appelait naguère les “informations“. On n’est pas juste abreuvé de nouvelles qui provoquent de l’angoisse, inondations ici, là camion dans lequel on découvre des dizaines de corps de clandestins morts ou, ailleurs encore, massacres de Kurdes ou de Chrétiens dans la plus parfaite indifférence de la première nation du monde, les USA. Celle que l’on qualifiait en d’autres temps (il y a quelques décennies seulement) de gendarme du monde. Désormais, les gendarmes tournent gaillardement la tête lorsque les massacres sont perpétrés. Et cela laisse la communauté internationale dépitée et incapable de réagir pour défendre ceux qui la servent.

Ce qui est nouveau, c’est qu’un cap semble avoir été franchi, une ligne rouge dépassée. Depuis quelques temps seulement. À un moment qu’il est difficile de situer, mais dont les prémices annonciateurs étaient pourtant bien visibles en ce qu’ils étaient jalonnés de renoncements individuels et collectifs parfaitement identifiés. On a l’impression très nette d’entendre désormais distinctement les craquements d’un parquet vermoulu qui risque de s’affaisser au moindre de nos faux-pas. Comme un signe avant-coureur d’un effondrement plus général, celui de tout l’édifice.

Lorsque le projet de société n’existe plus et lorsqu’on n’a plus d’envie de changer la vie, il ne reste plus que la société du spectacle, fût-il délétère.Aujourd’hui, il n’est plus question de savoir si l’on fait partie du camp des optimistes ou des pessimistes, mais de regarder la situation en face, telle qu’elle se présente : les peuples n’en peuvent plus et le font savoir. Et toujours de la même façon, dans la colère et la violence. À la manière forte, typique de ceux qui ont l’impression de n’avoir plus rien à perdre. C’est le cas ici en Europe, mais aussi “là-bas“ en Amérique du Sud ou en Afrique. Mais qu’importe la distance. Dans le village planétaire, partout est à nos portes. Et même la loi journalistique du « mort-kilomètre » ne semble plus nous anesthésier.

Partout s’exprime la violence, consécutive à une baisse constante du niveau culturel et à une évaporation des perspectives personnelles. Par manque de mots pour dire ses maux, il n’y a plus que les poings et la brutalité pour se faire entendre. Comme si les invisibles craignaient en plus de devenir des inaudibles, ignorés des gouvernants, quel que soit le niveau de responsabilité exercé. Dès lors, à la moindre circonstance, sur le moindre dossier, ils crient leurs peurs et surtout leur défiance. Après que le vingtième siècle eût vidé le ciel de toute espérance, c’est un peu comme si la terre était elle-même dévitalisée du moindre espoir.

On a l’impression que les dystopies, celles qui déroulent leurs images délétères dans nombre de séries télévisées, populaires parce que très largement diffusées par des plateformes à succès, deviennent notre quotidien. Ces fictions qui ont fait irruption dans notre quotidien, rendent plus difficile que jamais, pour les esprits les plus faibles notamment, la distinction entre le virtuel et le réel.

Et nous voilà devenus un pacte de fiction : lorsque le projet de société n’existe plus et lorsqu’on n’a plus d’envie de changer la vie, il ne reste plus que la société du spectacle, fût-il délétère. C’est sûrement ce pourquoi, l’on se surprend à trouver la violence normale, parce que transformée en un accessoire habituel de notre environnement. Elle a écrasé la pensée. L’Homme s’accoutume au meilleur, mais plus encore au pire. Drôle d’humain ainsi mithridatisé. Drôle d’humanité qui se prépare. Si l’on peut dire…