© Illustration : Philippe Lorin

Gault et Millau, Poiret et Serrault, Giscard et d’Estaing, duos indissociables du Testamour de Dutronc(1). Il aurait pu coller dans sa chanson Paul Colin et Joséphine Baker. Les destins du Lorrain et de la Missourienne sont très liés. Joséphine Baker fut l’image des Années Folles, drôle et exceptionnelle meneuse de revues. Paul Colin fut un des grands affichistes français, mondialement reconnu. Il naît à Nancy en 1892, rue Jeanne d’Arc. A quinze ans, il est apprenti dans une imprimerie puis s’inscrit à l’école des Beaux-Arts de Nancy. A son retour de la guerre, où il fut blessé à Verdun en 1916, Paul Colin épouse un bout de première notoriété. On le présente comme « chef de l’école moderne de l’affiche lithographiée ». Dans le monde de l’affiche, il fait aujourd’hui étalon, avec un talent dont de grands artistes se revendiquent encore. Les Paul-Colinistes, devrait-on dire, partisans du trait et de l’atmosphère Art-Déco. Paul Colin affiche un palmarès de 1400 productions, dans tous les registres. Dans le registre commercial, il dessine pour Peugeot, la Loterie Nationale, la SNCF, Phillips, « la sensationnelle machine à laver Supersonic », des fabricants d’antigels, apéritifs, réfrigérateurs, cures thermales ou emprunts bancaires. Il œuvre également dans le registre militant, son crayon salue les Républicains espagnols, le Secours Populaire ou Est France, « quotidien de la démocratie socialiste ». C’est d’abord dans l’affiche événementielle que le Nancéien fulgure. Vingt ans avant de dessiner l’affiche du premier festival de Cannes, en 1946, il Vingt ans avant de dessiner l’affiche du premier festival de Cannes, en 1946, il croque l’annonce publicitaire de La Revue Nègre, en 1925croque l’annonce publicitaire de La Revue Nègre, en 1925. Un spectacle et une affiche qui propulsent deux carrières, la sienne et celle de Joséphine Baker. « L’affiche doit être un télégramme adressé à l’esprit », disait Paul Colin. Celle de La Revue Nègre exprime magistralement ce point de vue et le conduit dans la liste des « figures marquantes des Années Folles »(2), cette décennie d’entre-deux-guerres où tout semblait possible. En fait, c’est la guerre, la Première, qui avait permis la connexion Colin-Baker.Dans les tranchées de Verdun, le Nancéien avait fait la rencontre du Marseillais André Daven, futur directeur artistique du Théâtre des Champs-Élysées. Daven le recrute en 1925, Colin est alors décorateur et affichiste du théâtre parisien. La même année, Joséphine Baker quitte New York pour Paris, avec une troupe américaine interprétant La revue nègre. Elle débarque dans ce même théâtre de l’avenue Montaigne, y croise Paul Colin. Il assiste aux répétitions. Elle est amoureuse. Le Lorrain n’est pas la première conquête, ne sera pas la dernière, d’une Joséphine Baker cent-pour-cent libre, gourmande et bisexuelle. Sur son tableau de chasse surgissent aussi Colette, Clara Smith, Le Corbusier, Simenon… Le bientôt géniteur de Maigret cumule, amant et secrétaire de la nouvelle idole des nuits parisiennes. Georges Simenon est « subjugué, il se met en tête de créer une revue à la gloire de Baker et de ses talents de danseuse. Pour cela, il s’entoure notamment de Paul Colin »(3). Joséphine Baker ne se trouvait pas belle : « Je n’ai pas la prétention d’être jolie. J’ai les genoux pointus et les seins d’une garçon de dix-sept ans. Mais si mon visage est maigre et laid, si les dents me sortent de la bouche, mes yeux sont beaux et mon corps intelligent » (4). Quelques années plus tôt, ces mots de Joséphine pour Paul vibrent comme un hommage d’autant plus éclatant : « Sous les yeux de Paul Colin, pour la première fois, je me sentais belle ». Baker, magique, alliée à Colin, fait tourner la tête des Parisiens des Années Folles. Le Figaro a beau parler d’un « lamentable exhibitionnisme qui semble nous faire remonter au singe en moins de temps que nous n’avons mis à en descendre », elle est déjà Française, adulée, adoptée. Elle sera plus tard une remarquable résistante, en France. Une opposition au nazisme qui la liait aussi à Paul Colin. En 1940, le Nancéien cessait toute activité au service de l’État français. Il se remettait à peindre des bouquets de fleurs.

(1) Le Testamour, Jacques Lanzmann, Jacques Dutronc, 1973
(2) Michèle Druon, professeur émérite à la California State University, dans Joséphine Baker, Paul Colin et le tumulte noir des Années Folles
(3) Antoine Oury, dans www.actualitte.com
(4) Dans Marseille Matin, 21 novembre 1931