Fastoche, le jeu de mots, j’avoue. Mais quand les bons vins enivrent les convives, comme les soleils trempent l’horizon, on peut tout se permettre. Même le potache. Surtout à l’Échanson, un savoureux bistrot nancéien. 
Alex-patron-de-L'Échanson-(©DR)

À l’Échanson, on boit « du bon, du très bon » (©DR)

Dans la rue de la Primatiale, j’ai rencard avec Alex, le patron. Il est neuf heures. J’ai tout en poche, calepin, stylo, bouquin, l’histoire de Richie, mais ce n’est pas le sujet. Le bouquin, c’est pour l’attente, on ne sait jamais. J’ai aussi amené quelques souvenirs de piliers, plus ou moins réguliers. Celui de Marie, une étudiante vosgienne des années 80. « Je ne crois pas que l’Échanson existait à mon époque. J’habitais rue de la Primatiale. Le quartier était plutôt réputé pour ses bars à putes ». Sur mon carnet, j’ai un Michel, un banlieusard. « Il y avait des bonnes sœurs dans le coin, je crois ». « Ah oui ? C’est pas vraiment ce que m’a dit Marie… », je lui ai répondu. Sur les lignes de mon petit Clairefontaine, j’ai aussi la déposition de Claire : « Pour les soirées vins-charcut’, c’était parfait ». Elle est à l’imparfait, car elle est à Toulouse désormais. « Un jour, c’était tout au début de l’Échanson, j’ai commandé un Savagnin. Le patron m’a dit qu’il n’en servait plus. Il en avait marre que les gens lui disent que ce vin était oxydé. » L’eau a coulé sous les ponts. Le Jura, « ce vin si joli qu’on buvait en Arbois » – c’est du Brel – est aujourd’hui mieux apprécié à sa juste valeur. Alex en sert.

Il est donc neuf heures. Une ambiance de lendemain de fête rôde. Les tabourets sont sur les tables. Autour, les commerçants s’affairent. Je vois le diable en face. Il est tout fier, patient. Il attend les cartons de vins devant la cordonnerie, une annexe de l’Échanson, un commerce de vins au véritable et vénérable choix. Cette sélection – riche, « très éclectique », précise Alex – vous la retrouvez à l’Échanson si vous vous donnez la peine de traverser la rue, piétonne je précise. On peut considérer l’endroit comme une université du vin et du savoir-vivreIci, on boit du bon, du très bon. On mange aussi, « mais ce n’est pas un resto, je n’ai pas de chef en cuisine », m’explique Alex – oui, oui, il est arrivé. Il préfère la complicité avec les restaurateurs voisins : « On leur fait de la pub auprès de nos clients et ces restaurateurs sont aussi nos clients ». L’un d’eux passe par là, il stoppe, « Salut M’sieur Alex », il papote, trois petites notes de musique et puis s’en va. Un autre se pointe avec sa partition. C’est Salvatore, l’Italien de Ciao Bella, installé un peu plus bas, près du Bistrot de Pierre, Pierre étant le fils de François, lequel François arrive à son tour. L’Échanson n’est pas un bar, pas seulement un repaire d’adeptes d’apéros de qualité, c’est un aimant, un étonnant lieu de brassage. On peut aussi considérer l’endroit comme une université du vin et du savoir-vivre. C’est un paquet d’atmosphères délicieuses, un vrai régal pour les yeux, le nez, le foie – oui, le foie ! Et une ambiance de rue, par dessus le marché, bien servie par son étroitesse toute italienne. Ou marseillaise, si vous voulez. Cette rue est un minuscule village. Alex – « Monsieur Alex » s’il vous plaît – pourrait en être le maire, au moins l’adjoint au maire chargé des fêtes et cérémonies. C’est lui, d’ailleurs, qui détient le clairon. « J’arrête de servir à 21h30, et là je dis aux clients d’aller maintenant voir mes voisins, et puis je fous un coup de clairon ». Comment ce bar est-il devenu, au fil des ans, une référence ? Et l’un des bistrots les plus connus en Lorraine, notamment grâce à sa fréquentation d’étudiants venus de partout ? Tout cela, sans beaucoup de pub – de toute façon Alex n’y connaît rien en informatique, « je m’en suis sorti vivant avec un tire-bouchon. » Impossible de déboucher une seule explication. Celle-ci, pour commencer : sous ses airs fanfarons, Alex est d’abord un fin connaisseur du monde des vins. Et celle-ci aussi : le connaisseur est d’abord un amoureux du bon temps. Un vivant.