© Illustration : Fabien Veançon

La ministre de la Défense, Florence Parly, vient d’afficher ostensiblement son incapacité à tenir les rênes d’un ministère stratégique. Sa récente confession publique, devant une commission d’enquête sénatoriale, ne laisse planer aucun doute sur ce point. Elle a en effet reconnu avoir, à son insu, porté sur la place publique des mensonges manifestes, il y a quelques mois, concernant les tests PCR, non pratiqués sur les militaires de l’escadron de transport Esterel. Ce faisant, elle vient d’ouvrir la voie à une nouvelle jurisprudence politique. En effet, si l’on se plaisait à paraphraser de manière parodique le propos d’un de ses célèbres prédécesseurs à ce poste clé de la République, on s’exclamerait désormais : « un(e) ministre ça peut dire à peu près tout et n’importe quoi, sans se sentir obligé(e) de démissionner ».

De son côté, l’ancienne porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, devant la même commission d’enquête de la Haute assemblée, continue d’expliquer mordicus qu’il n’y avait nulle nécessité à équiper la population de masques au moment où la crise sanitaire faisait rage. Notamment parce que la population souffrait alors « d’un défaut d’acculturation scientifique », manière de dire que nous étions sûrement trop incultes pour savoir manipuler correctement un tel équipement de protection personnelle. De l’art d’inverser la charge de la preuve.

Sur un tout autre registre, comme si notre exaspération n’était pas encore suffisamment alimentée, nous voilà obligés de supporter un ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, qui semble plus prompt à vider des querelles personnelles du temps jadis, quand sa robe noire, habitée de talent, hantait les prétoires, plutôt qu’à revêtir le costume, visiblement trop cintré pour lui, de serviteur de la Justice et d’incarnation de l’État qu’il se devrait d’être. Foin de grand projet pour l’institution judiciaire qui en aurait pourtant bien besoin, pour elle-même comme pour le justiciable, la hargne personnelle contre la magistrature tenant, en l‘espèce, lieu de politique. 

Trois exemples qui résument, en un florilège condensé, les attitudes affligeantes, les incompétences affichées, les bêtises nonOn ne peut plus excuser l’impéritie lorsque se profile un cataclysme économique et social annoncé et que l’on est soi-même passager d’un navire en perdition. assumées et les fautes insupportables jamais sanctionnées, qui donnent envie au citoyen de crier : « Stop ! Il suffit maintenant ! La cour des miracles est pleine, n’en jetez plus ! »

C’est à se demander jusqu’à quel niveau de capilotade il faudra arriver pour que cesse cette impression de grand n’importe quoi qui discrédite non seulement la parole gouvernementale, mais aspire aussi dans son vortex délétère, toute expression publique. Ou pour dire les choses très simplement : quand cela s’arrêtera-t-il ?

Si l’on pouvait admettre avec indulgence une forme d’amateurisme pendant les cent jours d’état de grâce consécutifs à l’élection présidentielle de 2017, on se sent dorénavant coupable de fermer les yeux sur une incurie apparente qui s’exprime encore et toujours, à quelques mois seulement de l’échéance électorale la plus importante du pays.

Au pays du génie politique conceptualisé par tant de grands philosophes et penseurs passés, il devient impossible de se contenter d’assister, impuissants, au naufrage du bateau ivre du pouvoir. On ne peut plus excuser l’impéritie lorsque se profile un cataclysme économique et social annoncé et que l’on est soi-même passager d’un navire en perdition. Lorsqu’il y a péril en la demeure, il n’est plus temps d’avoir une simple vision d’esthètes de la politique.

Car si l’on n’y prend garde, à ce rythme-là, c’est la stabilité institutionnelle offerte à la nation par De Gaulle, il y a largement plus d’un demi-siècle avec la Constitution du 4 octobre 1958, qui risque de voler en éclat. Force est de constater en effet que les motivations citoyennes individuelles les plus affutées sont en passe de s’émousser et que c’est tout le pays que l’on va lentement euthanasier dans un compte-gouttes permanent de l’impéritie. Dans un espace dominé par la médiocrité, le vertical chute toujours dans l’horizontal.

Rien d’étonnant, dès lors, que les incarnations des gloires politiques passées nous semblent exhaler les saveurs d’un âge d’or où l’équation personnelle étayait le projet global. La lecture des mémoires, récemment éditées, du vieux lion de Belfort, Jean-Pierre Chevènement et, dans une moindre mesure, celle de l’ouvrage de Lionel Jospin, Un temps troublé, nous semblent porter témoignage d’une époque où le sens de l’État transcendait toutes les petitesses des trajectoires individuelles. Temps troublé ou temps révolu ? On aimerait espérer que ce trouble-là ne fût que passager…