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Incapables de faire face ensemble à la déferlante du Covid-19, les pays européens ont d’abord réagi en fermant leurs frontières. Un réflexe au motif sanitaire et au nom de l’urgence mais, sur la durée, une situation pénalisante, notamment dans les régions transfrontalières, qui remet en cause jusqu’à l’idée même de communauté européenne. Et maintenant ?

Comme tant d’autres anniversaires dans le monde figé et pétrifié par la propagation du Covid-19,  celui-là est passé inaperçu. Pas de célébration bien sûr, à peine de très discrètes évocations : jeudi 26 mars, l’entrée en vigueur des accords de Schengen a fêté, façon de parler, ses 25 ans, dans un silence d’enterrement. Schengen, c’est bien sûr cette commune luxembourgeoise proche de Remich au Grand-Duché, de Sierck-les-Bains côté français et de Perl côté allemand où, 10 ans plus tôt, fut signé sur un bateau ancré sur la Moselle le traité actant la suppression des contrôles aux frontières européennes. Schengen, c’est aussi devenu dans le langage courant le nom de l’espace à l’intérieur duquel les citoyens jouent à saute-mouton avec les barrières qui, jadis, séparaient chaque État.

Mais, depuis ce mois de mars morbide, la peur du virus, les réflexes nationaux et le prétexte que la politique de santé est l’affaire des États plutôt qu’une compétence européenne ont vu les frontières réapparaître et, avec elles, l’Europe rétrécir. Les contrôles douaniers ont été rétablis à peu près partout et, sur de nombreux axes secondaires ou entre deux villages, ce sont par exemple des blocs de béton qui ont été déposés pour matérialiser les limites à ne pas dépasser et dissuader les êtres humains de circuler. Une curieuse réponse à la pandémie, sachant qu’une personne suffit à introduire le virus dans un pays, sachant que le mal était déjà fait, et sachant aussi l’imperméabilité de toutes ces frontières reconstruites à la hâte et à grand renfort d’artifices.

Sous l’effet de la sidération provoquée par une maladie aussi imprévisible, massive et virulente, le réflexe protecteur, voire protectionniste, peut éventuellement s’expliquer, à défaut de se justifier vraiment. Mais, entre autres effets, ce recours assez exceptionnel à la fermeture des frontières nationales a eu celui de pénaliser les travailleurs transfrontaliers, quand ils n’étaient pas stigmatisés comme des pestiférés Ce recours assez exceptionnel à la fermeture des frontières nationales a eu l’effet de pénaliser les travailleurs transfrontaliers, quand ils n’étaient pas stigmatisés comme des pestiférés en puissance.en puissance. Entre le land de Sarre et le bassin houiller en Moselle-Est, l’exemple franco-allemand a atteint des extrémités confinant parfois à la caricature. Au-delà du symbole de lieux de passage familiers soudain transformés en impasse, comme le pont-frontière fermé pendant un mois entre Petite et Grande-Rosselle, le malaise est surtout né de l’attitude hostile de quelques Sarrois à l’égard de leurs voisins lorrains, au point que le ministre fédéral allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, a dû se fendre de quelques mots d’excuse : « Le fait que des Français aient à subir en Sarre des invectives, voire des insultes, nous peine au plus haut point. »

Dans une tribune parue début avril dans le Trierischer Volksfreund, trois figures du parti chrétien-démocrate de Trêves (un ancien ministre du land, un ancien député et l’ex-président du parlement régional de Rhénanie-Palatinat) ont résumé un sentiment assez implacable sur la non-gestion européenne de la crise, et sur ses conséquences concrètes : « La manière dont les gouvernements et les institutions nationales et régionales font face à l’épidémie est principalement orientée vers les frontières nationales et laisse l’impression fatale que l’Europe n’existe pas du tout dans cette crise (…). Cela est d’autant plus décevant que l’une des idées fondatrices de l’Union européenne était de créer un instrument efficace pour les peuples d’Europe afin de lutter contre les menaces mondiales. Au contraire, ce sont précisément les citoyens qui vivent l’Europe de manière exemplaire et tout à fait pratique depuis des années dans les régions frontalières du Luxembourg, de la Belgique, de la France et de l’Allemagne qui sont confrontés à des contrôles frontaliers imposés unilatéralement. »

Mi-mai, les portes ont commencé à s’entrouvrir, les barrières à être remplacées par des contrôles volants et, pour entrer de France en Allemagne, la liste des motifs valables s’est élargie progressivement en vue d’un retour à la normale (c’est-à-dire, une levée des restrictions) programmé pour la mi-juin. Mais, dès le samedi 16 mai, la frontière entre l’Allemagne et le Luxembourg, quant à elle, était rouverte : un résident français travaillant au Grand-Duché pouvait donc entrer en Allemagne et se rendre, si l’envie lui en prenait, sur les rives du lac de Bostal, mais un habitant de Forbach (à moins de 100 km pourtant) en était encore empêché. Ce n’est plus de la distance physique ou un geste barrière   c’est une incohérence aboutie. Un exemple parmi ceux, nombreux, qui ont poussé la Commission européenne, mi-mai, à inviter les États membres à retrouver un peu de lucidité, de clairvoyance, et de logique, préconisant « une réouverture des frontières intérieures concertée, la plus harmonieuse possible et non discriminatoire. » Faire preuve d’Europe, en quelque sorte…


Fermeture exceptionnelle

La libre circulation à l’intérieur de l’espace Schengen concerne 26 États européens : 22 des 27 pays membres de l’Union européenne, ainsi que 4 États dits « associés », l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse. Ainsi, entre deux pays appartenant à cet espace, tout contrôle des frontières terrestres, aériennes et maritimes est aboli. En théorie, un État ne peut rétablir les contrôles à ses frontières qu’en cas d’atteinte à l’ordre public ou de menace grave à la sécurité nationale, et après consultation des autres États de l’espace Schengen.

Depuis l’entrée en vigueur du traité ratifiant cette libre circulation, c’est-à-dire en un quart de siècle, la réintroduction temporaire des contrôles aux frontières nationales n’a été que très peu utilisée. La Pologne y a eu recours en 2012, pendant l’Euro de football, ou l’Estonie lors d’une visite du président américain Barack Obama en 2014, et plusieurs pays ont fait valoir leur « clause de sauvegarde » lors de la crise migratoire de 2015, comme le Danemark, comme l’Allemagne avec l’Autriche, ou l’Autriche, la République Tchèque et la Slovaquie avec la Hongrie. La France avait également rétabli des contrôles aléatoires aux frontières à la suite des attentats de novembre 2015. C’est dire combien l’interdiction d’entrée prise de manière aussi stricte et aussi massive par les pays de l’espace Schengen depuis le début de la crise du Covid-19 est exceptionnelle. Mais tandis que la Commission européenne et plusieurs figures de l’Union recommandent une coordination du calendrier de réouverture d’ici l’été, les premiers signes d’harmonie tardaient à venir : le jour où l’Italie annonçait unilatéralement la réouverture de pays aux visiteurs européens à compter du 3 juin, l’Espagne quant à elle décidait d’imposer une quatorzaine à tous les nouveaux entrants sur son territoire…


Une efficacité discutable et discutée

Européen convaincu et francophile averti, Enrico Letta préside l’Institut Jacques-Delors, du nom de l’ancien président français de la Commission européenne (de 1985 à 1995), un cercle de réflexion sur l’Europe. Dimanche 17 mai, sur France Info, l’ancien président du Conseil italien a rappelé que si l’Europe n’avait pas proposé une réplique commune pour faire face à l’épidémie de Covid-19, c’est d’abord parce que, « par le passé, les États membres n’ont pas voulu céder la santé à l’Europe. Le problème, a ajouté Enrico Letta, c’est que les États membres ne veulent pas céder leurs compétences à l’Europe sur des sujets sur lesquels ils pensent posséder plus de capacités à agir tout seul. » Dès lors, il est selon lui facile voire carrément lâche de « venir s’attaquer à l’Europe parce qu’elle n’aurait pas fait ci ou parce qu’elle n’aurait pas fait ça… »

La pertinence d’un repli sur soi de chaque pays symbolisé par la fermeture des frontières nationales (mais aussi par un manque de coopération dans le déploiement d’un vaste essai clinique européen d’évaluation de plusieurs traitement expérimentaux contre le Covid-19) ne saute pourtant pas aux yeux. Déjà parce que considérer migrations et voyages comme la cause de la pandémie en cours revient à oublier que, par exemple, la peste a ravagé le monde bien avant la généralisation des déplacements. Ensuite parce que le pouvoir de contagion de ce nouveau coronavirus est tel qu’une fermeture des frontières ne saurait constituer une arme durablement efficace. Comme le rappelle l’OMS (Organisation mondiale de la santé), suspendre les passages autorisés encourage les passages clandestins et empêche tout contrôle sanitaire des voyageurs. Si se barricader peut laisser le temps de déployer une organisation de lutte contre la propagation du virus à l’échelle d’un pays, l’imposer sur une longue durée n’a donc guère de sens.


À la croisée des chemins

Créé en 2002, l’Institut de la Grande Région (IGR) est un cercle de réflexion et de proposition traitant des enjeux de coopération transfrontalière au sein de la Grande Région, ce vaste espace comprenant le Luxembourg, la Lorraine, la Rhénanie-Palatinat, la Sarre, la Wallonie et la communauté germanophone de Belgique. Par la voix de son président, Roger Cayzelle, l’IGR se montre évidemment très attentif à la question frontalière telle qu’elle évolue avec la crise du Covid-19 et, au-delà, aux leçons à tirer de la période actuelle en termes de relations européennes. « Il y a quelques semaines à peine, rappelle Roger Cayzelle, la fermeture des frontières semblait une mauvaise réponse face à l’épidémie qui se profilait alors. Les grandes épidémies se sont en effet souvent développées par le passé sur la planète quel que soit le degré d’ouverture ou de fermeture de chaque pays. Se barricader n’aurait servi à rien. La montée en puissance du coronavirus et l’aggravation de la situation ont toutefois amené les Européens à abandonner ce raisonnement et à fermer leurs frontières, souvent assez brutalement. Ces décisions ont des conséquences fortes dans notre Grande Région que beaucoup ont voulu construire depuis tant d’années et qui s’appuie sur la volonté de forger un espace cohérent et intégré. Elles donnent l’impression d’un retour en arrière malgré plusieurs efforts de coopérations, notamment dans le domaine de la santé (accueil de malades français) et la mise en réseaux des administrations des différents versants et des structures transfrontalières pour répondre aux interrogations des travailleurs frontaliers et de leurs employeurs, mais aussi des étudiants et des apprentis. Les fermetures de frontières ne sont sans doute que provisoires mais il est permis de s’interroger sur la nécessité de construire une véritable souveraineté européenne permettant au plus grand nombre d’être informé, de débattre, de décider, d’évaluer et de contrôler. »