© Sylvain Villaume/© Vianney Huguenot

Anne-Marie Carlier (librairie Autour du monde à Metz) et Olivier Huguenot (Le Neuf à Saint-Dié) nous parlent du livre, des lecteurs et de leur librairie à l’heure du Covid-19.

Racontez-nous, pour commencer, ce que lisent vos clients depuis le déclenchement de la crise ! Leurs lectures ont-elles un lien avec la situation ?

Anne-Marie Carlier : Les gens semblent avoir souffert du confinement et en sortir fatigués. Beaucoup demandent des livres  faciles. Ils nous disent avoir besoin de se changer les idées. « Pas de prise de tête », « pas d’histoire triste » sont des demandes que nous entendons souvent. Nous vendons beaucoup de polars, ou des petits livres sympas comme Les recettes de la vie du chroniqueur culinaire Jacky Durand. Même certains de nos clients les plus exigeants peuvent repartir avec le dernier Joël Dicker. Nous en avons vendu 23, contre 4 ou 5 pour les précédents. Nous n’avons pas de jugement de valeur à avoir et je préfère dire : je n’ai pas, mais je vous le commande, plutôt que « non, ça, je ne fais pas » ! Des gens entrent et nous demandent où se trouve le rayon des méthodes de management. Je crois que le message sur l’importance d’aller dans les librairies indépendantes plutôt que de commander sur Amazon est passé. Entre le 18 avril et le 10 mai, le service de retrait de commande que nous avions mis en place en même temps que nos confrères du Carré des bulles et de la Cour des grands a très bien fonctionné : 251 personnes en ont bénéficié, soit 644 livres. Certains savaient très précisément ce qu’ils voulaient, mais beaucoup nous demandaient des conseils ou suivaient ceux que l’on relayait sur notre page Facebook, qui nous a permis de garder le lien.

Olivier Huguenot : Dans les paniers du confinement, il y avait beaucoup de livres jeunesse, scolaires et parascolaires, des polars, de la fiction… Nos deux romans les plus vendus pendant cette période sont Chanson bretonne de Le Clézio, et Le Pays des autres, de Leïla Slimani. Depuis le 11 mai, avec l’allégement de moitié des arrivées de nouveautés prévues et le report de leur sortie, nous jouons à fond la carte de notre fonds, des livres importants pour nous, des livres que nous avons aimés. On sent aussi une tendance des clients à lire des choses sur la réflexion pour l’avenir. Nos lecteurs habituels sont très contents de revenir. Nous voyons aussi arriver une clientèle nouvelle, jeune, qui décide de faire bosser les professionnels locaux.

Pensez-vous que votre entreprise va s’en sortir et survivre à la crise ?

Anne-Marie Carlier : Un prêt venait d’arriver à échéance en début d’année ; eh bien, c’est reparti pour un tour… L’Adelc, un regroupement d’éditeurs qui aide les libraires, nous a donné un précieux coup de main. En mai, amputé de plusieurs jours, nous enregistrons une progression de notre chiffre de 6 % par rapport à 2019. En ce moment, c’est un peu Noël. Je ne sais pas si cet engouement durera, mais il nous touche beaucoup. L’association des amis de la librairie, Lettrés d’union, nous apporte aussi un soutien essentiel en créant une véritable communauté autour de nous.

Olivier Huguenot : À cette heure, aucune librairie indépendante ici n’est en péril, mais personne n’est évidemment à l’abri. Nos clients forment une grande famille sur laquelle nous pouvons compter. Par le biais de l’association support, nous avons reçu 2 000 euros de dons de particuliers, et beaucoup ont acheté des bons d’achat de 100 voire 200 euros, il y en a au total pour 10 000 euros. Nous avions un peu de trésorerie grâce aux ventes effectuées auparavant sur des salons, nous amortissons le choc aussi grâce aux dispositifs de l’État, par exemple la prise en charge du chômage partiel. La région Grand Est et la Drac, très présents à nos côtés, nous ont aussi aidés. En revanche, sur les pertes d’exploitation, les assurances n’ont pas vraiment joué le jeu et c’est un mauvais point.

Vos librairies sont aussi des lieux de rencontres, des lieux animés. Le virus vient empêcher cela. Comment comptez-vous y remédier ?

Anne-Marie Carlier : C’est en effet un lieu de vie mais quand cette partie là de la vie pourra reprendre, et comment ? C’est encore un point d’interrogation qui reflète aussi une gestion parfois étonnante de la crise : par exemple, les théâtres ne rouvrent pas, mais le Puy-du-Fou oui ! Nous faisons très attention aux mesures d’hygiène mais s’il faut prévoir un mètre entre chaque personne et ainsi recevoir un auteur devant seulement 10 personnes, ce sera non.

Olivier Huguenot : Dans nos librairies, en effet, s’échangent aussi des idées, des conseils. Nous avons la chance de posséder une grande salle, à l’étage, pour les rencontres et s’il nous faut accueillir 25 personnes au lieu de 50, nous le ferons. Le 13 juin, nous avons reçu trois auteurs en dédicace, en respectant les distances et les bons gestes, et ça s’est bien passé. Nous pouvons aussi imaginer des choses en extérieur. Il faudra bien s’adapter.