© Illustration : Philippe Lorin

Juin approchant, on peut lire ou relire L’étrange défaite de Marc Bloch en mode commémoratif. Il fut exécuté par les nazis le 16 juin 1944. On peut aussi s’y plonger avec un nota bene intéressant : toute ressemblance avec des faits présents et des personnages existants pourrait ne pas être fortuite. On tire de la lecture de ce livre exceptionnel bien d’autres leçons…

Avant-guerre, pour les étudiants du professeur Bloch, « c’était le capitaine Bloch, un professeur sévère, intimidant, difficilement abordable »(1). « Ils vont le découvrir héros » à la lecture du livre L’étrange défaite, écrit pendant l’été de 1940 et publié en 1946. Ils découvrent une analyse « sans aucune pitié »(2), « écrite en pleine rage »(3), de la Drôle de guerre et de la défaite de 1940, une analyse unique et fidèle à l’historiographie de l’École des Annales, dont Marc Bloch fut le cofondateur : « une histoire totale » connectée aux autres sciences sociales et relevée par des historiens, dixit Marc Bloch, « dont le premier devoir est de s’intéresser à la vie ». Cette école des Annales, Lucien Febvre, l’autre cofondateur, la décrit sans cloison entre pensée et action : « Il faut que l’histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance. Il faut que, dans le vieux palais silencieux où elle sommeille, vous pénétriez, tout animés de la lutte, tout couverts de la poussière du combat, du sang coagulé, du monstre vaincu ». Juin 1940, Pétain baisse la garde, fait signer l’armistice et planer la silhouette d’une politique de collaboration. Entre la déclaration de guerre de septembre 1939 et ce juin de 1940, neuf mois étranges, vides et terribles, semés de quelques combats à armes inégales(4). La France refaisait 14/18, l’Allemagne était en 1940. « Nous jouions à colin-maillard face à des demi-fous »(2). Dans L’étrange défaite, dépouillé des a priori, dépourvu des peurs de déplaire ou de déranger, Marc Bloch détaille Entre la déclaration de guerre de septembre 1939 et ce juin de 1940, neuf mois étranges, vides et terribles, semés de quelques combats à armes inégales. La France refaisait 14/18, l’Allemagne était en 1940.et décrypte les causes de la défaite. Toutes. Le militaire qu’il fut – au cours de la Première Guerre mondiale – qu’il est à nouveau depuis quelques mois, l’historien et patriote « à la culture du combat »(2), cible les états-majors de l’armée. Il se moque : « Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? Au régime parlementaire, à la troupe, aux Anglais, à la cinquième colonne, répondent nos généraux. À tout le monde, en somme, sauf à eux ». Ses flèches volent plus haut. Dans « une frappe lapidaire »(3), il dénonce, sur la période de la Drôle de guerre et plus largement sur celle de l’entre-deux guerres, la paresse de la pensée et de l’action, la bureaucratie, la lenteur des ordres, le manque d’initiative, la faillite des services de renseignements, les politiques français « qui voulaient étouffer l’Allemagne à tout prix et ont favorisé la montée de ce mouvement extrémiste nazi », la bourgeoisie pleutre, les industriels effrayés, « abandonnant leurs usines sans même assurer la paye des ouvriers », les modes de formation bachoteux et inefficaces des militaires, des hauts fonctionnaires ou des enseignants, le désordre général. Le peuple n’est pas épargné : « Cette faiblesse collective n’a peut-être été, souvent, que la somme de beaucoup de faiblesses individuelles. Des fonctionnaires ont fui, sans ordre (…). Il y eut à travers le pays une vrai folie de l’exode. Qui de nous n’a rencontré sur les routes, parmi les files d’évacués, des cohortes de pompiers, juchés sur leurs pompes municipales ? À l’annonce de l’avance ennemie, ils couraient mettre en sûreté leurs personnes, avec leurs biens. Par ordre, je veux le croire. Tout pouvait bien, là-bas, périr dans l’incendie, pourvu que fut conservé, loin des braises, de quoi l’éteindre ». Ce livre, écrit « avec une subjectivité assumée, mais sans narcissisme, mêlée à une analyse factuelle et objective »(2) est « en fait tout un programme », explique Peter Schottler(1) : « analyse concrète, sorte de confession autobiographique, plaidoyer méthodologique pour historiens, manuel de l’intellectuel qui devient homme d’action »… et peut-être aussi appel à la population. Marc Bloch : « La France de la défaite a eu un gouvernement de vieillards. Cela est naturel. La France d’un nouveau printemps devra être la chose des jeunes ».

(1) Peter Schottler, cofondateur des Cahiers Marc-Bloch, sur France Culture, 3 août 2017
(2) Christian Ingrao, historien, spécialiste du nazisme
(3) Georges Altman, dans l’avant-propos de L’étrange défaite
(4) Cette période de septembre 1939 à mai 1940 est nommée en France Drôle de guerre. En Allemagne, on dit la Sitzkrieg, « la guerre assise ».