DOSSIER SPÉCIAL NAPOLÉON 1ER

 

Évoquer Napoléon, sans invoquer l’une des grandes figures de la littérature française, François-René de Chateaubriand, constituerait une faute. Les deux hommes ont fréquenté le même siècle, sans doute l’un des plus riches de l’histoire de France, le dix-neuvième. Ils sont tous deux nés dans la seconde moitié du 18e siècle et ont traversé la Révolution française. Un an seulement les sépare. Le futur Empereur est le cadet du sublime écrivain en devenir. Tous deux connaissent l’appel du grand large, car l’un est Corse tandis que l’autre est Malouin. Ils entendent tous les deux conquérir le monde, mais de manière radicalement différente. Lorsque l’un veut régner sur les hommes, l’autre, privilégie la magistrature sur les lettres. Jeunes, ils embrassent la même carrière militaire, mais vont mettre leur courage à disposition de deux camps opposés. L’un embrasse la cause des Révolutionnaires, lorsque l’autre rejoint l’armée des Émigrés à Coblence. Deux vies parallèles, que les tourments du monde vont irrémédiablement opposer. Le génie militaire contre « le génie du christianisme 1 ». Deux trajectoires inconciliables, comme le souligne Napoléon lui-même dans un entretien avec Metternich.

Dans cette conversation qui porte sur les hommes marquants de son époque, il n’hésite pas à rendre un véritable hommage à son ennemi : « Si Chateaubriand voulait user de son talent dans la ligne qu’on lui désignerait, il pourrait être utile. Mais il ne s’y prêterait pas, et il n’est, dès lors, bon à rien… Il s’est offert vingt fois à moi ; mais comme c’est pour me faire plier à son imagination, qui toujours le conduit à faux, et non pour m’obéir, je me suis refusé à ses services, c’est-à-dire à le servir ». Un constat identique en fait, à celui de Chateaubriand lui-même lorsqu’il compare leurs débuts : « Nous partions, l’un et l’autre, de l’obscurité, à la même époque, moi pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa gloire parmi les hommes ». Deux destinées exceptionnelles qui vont se confronter en permanence, l’un dans le service de la République, l’autre dans celui de la Monarchie, mais tous les deux mus par une même exigence permanente de grandeur et d’héroïsme. Comme le souligne fort justement Christian Melchior-Bonnet dans son introduction de Napoléon par Chateaubriand : « Le maître des empires n’a cessé d’exercer une extraordinaire fascination sur le maître des songes ». Napoléon comme une ombre portée sur Chateaubriand, à moins que ce ne fût le contraire…

1- Titre d’un ouvrage de Chateaubriand rédigé entre 1795 et 1799, lorsque l’écrivain dut subir l’exil en Angleterre.