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Alors que l’Allemagne vient de commémorer le 30e anniversaire de la réunification, Netflix propose un documentaire sur l’assassinat en 1991 de Detlev Rohwedder, l’homme chargé de privatiser l’économie de l’ex-RDA. Cette minutieuse enquête ne revient pas seulement sur une affaire jamais élucidée : elle replonge l’Allemagne dans une période bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Le Mur de Berlin est tombé depuis huit petits mois quand, le 1er juillet 1990, RFA et RDA officialisent leur union monétaire, prélude à la réunification des deux pays entrée en vigueur le 3 octobre suivant. Dans une allocution télévisée qu’aucun Allemand n’a pu oublier, le chancelier de la République fédérale, Helmut Kohl, promet alors aux cinq Länder de l’Est leur transformation « en paysages florissants, où il fait bon vivre et travailler. » Cette note candide et bucolique au cœur d’un discours austère et technique figure immanquablement dans le documentaire proposé par Netflix, consacré à l’assassinat le 1er avril 1991 de Detlev Rohwedder à son domicile de Düsseldorf. Patron d’un puissant groupe sidérurgique de la Ruhr, la victime n’était autre que l’homme chargé de privatiser l’économie est-allemande à la tête de la Treuhandanstalt, « agence fiduciaire », communément appelée la Treuhand.

La mission de la Treuhand avait quelque chose de titanesque, comme le rappelle l’un de ses anciens dirigeants : « Une seule institution devait intégrer 15 000 entreprises, les restructurer, les liquider, puis les vendre ! » Il y avait là des chantiers navals, des aciéries, des usines textiles et chimiques, mais aussi des commerces, des fabricants de jouets, œuvrant dans le respect de la planification économique établie par le pouvoir est-allemand. « Entreprises démesurées, employés en surnombre, matériels dépassés, productivité insuffisante, produits invendables » : vus de l’Ouest, les problèmes que doit régler la Treuhand sont considérables. Mais, vu de l’Est, cet organisme est malsain, destructeur d’emploi, générant « une situation encore plus merdique qu’avant », dixit une ouvrière.

De fait, le chômage explose et, 5 semaines avant sa mort, Detlev Rohwedder reste impassible à l’énoncé du décompte que lui présente un journaliste en direct à la télévision : « 700 000 emplois perdus dans la fonction publique, 400 000 dans l’agriculture, 550 000 dans les industries électriques et métallurgiques… » Réponse toute en froideur du roc Rohwedder : « Nous venons d’entrer dans un tunnel, il nous faut maintenant faire un bout de chemin dans le noir sans avoir peur, avant de voir la lumière à la sortie. » Autre interview, autre question : « Est-il plus facile pour vous de licencier des gens puisque, en tant que patron, vous ne les connaissez pas individuellement ? » Même type de réponse, dénuée de la moindre espèce d’empathie : « Oui, c’est certain. Mais de toute façon, quand la survie d’une entreprise est en danger, certaines mesures s’imposent. »

Tenu pour responsable de la conversion accélérée de la RDA à l’économie de marché, Detlev Rohwedder est rapidement présenté comme le symbole du capitalisme contre lequel les Allemands de l’Est manifestent en masse, chaque lundi. Il devient l’homme le plus détesté de l’ex-RDA. Une cible ? À l’endroit d’où sont partis les tirs qui l’ont atteint mortellement et qui ont blessé grièvement son épouse, les enquêteurs retrouvent une lettre de revendication signée de la RAF  (la Fraction armée rouge, l’organisation terroriste particulièrement active et meurtrière dans les années 1970), avec le fameux sigle portant une étoile à 6 branches et un pistolet-mitrailleur. Dans son viseur, patrons, banquiers, hommes politiques.

C’est cette première hypothèse, souvent présentée comme la version ferme et définitive d’une affaire pourtant jamais élucidée, que décrypte les 4 parties d’un récit captivant, mettant en parallèle le meurtre de Detlev Rohwedder et les mécanismes du processus de réunification. Pourtant, cette piste terroriste privilégiée par les enquêteurs n’est pas la seule, ni la plus convaincante au regard des éléments, des arguments et des témoignages montrés par le documentaire. Et si la RAF n’était qu’un coupable idéal ? Très vite, la Stasi est mise en cause : elle aurait imité les méthodes des terroristes en y ajoutant une précision militaire qui leur est peu familière… Un ancien ministre de l’Intérieur est-allemand, entre autres témoins, abonde dans ce sens, rappelant la perte de statut social des ex-agents de la police politique, de renseignement et d’espionnage de la RDA : « La Stasi employait 100 000 personnes, peut-être qu’une d’entre elles avait un compte à régler… » Le reportage aborde alors une troisième piste, qui tiendrait peut-être davantage de la théorie du complot si la police allemande ne s’était discréditée dans une sombre affaire laissant planer bien des soupçons : Wolfgang Grans, un membre de la RAF soupçonné d’être l’auteur de l’assassinat de Rohwedder, est abattu à bout portant alors qu’il est maîtrisé, au cours d’une arrestation rocambolesque. Un fiasco ayant entraîné des démissions en cascade jusqu’au sommet de la police et au sein du gouvernement allemand. De quoi nourrir le scénario a priori tiré par les cheveux d’un crime commandité par l’Ouest.

Le documentaire de Netflix rencontre un intérêt retentissant en Allemagne. Il est à voir, ne serait-ce que pour acquérir sur cette période un regard débarrassé de toute béatitude. En 1995, l’écrivain Günter Grass avait suscité le tollé en livrant, dans Une longue histoire, une vision pessimiste de la réunification, assimilée à une colonisation de l’Est par l’Ouest. Une étude récente menée par des chercheurs allemands montre que, 30 ans plus tard, la perception de la transformation économique alors imposée par la Treuhand est, dans l’ex-Allemagne de l’Est, très proche finalement de celle de Günter Grass. Mortelle réunification.

Un crime parfait, série documentaire de Jan Peter et Georg Tschurtschenthaler (Allemagne, 2020), 4 x 40 minutes. Disponible sur Netflix.