Journal puissant, virtuose et fantasque d’une petite fille visitée par les fantômes et les démons de l’existence, Moi ce que j’aime c’est les monstres d’Emil Ferrispublié chez Monsieur Toussaint Louverture, est la grande claque de cette rentrée.

Totale inconnue du monde de la bande-dessinée, Emil Ferris est propulsée, en un seul ouvrage monumental, au rang de génie du Neuvième art, adoubée par Art Spiegelman, l’auteur de Maus, lui-même. C’est lors d’une convalescence qui devait la laisser paralysée que cette illustratrice née à Chicago en 1962 a puisé en elle la force d’écrire et de dessiner l’œuvre de sa vie. Notre guide y sera la jeune Karen, une enfant vivant dans les bas-fonds de Windy city aux côtés d’une mère aimante et d’un frère protecteur, artiste torturé. La petite fille elle-même ne se sent bien qu’auprès des monstres, ceux des comics et des films de la Hammer, un clan qu’elle rêve de rejoindre pour mieux trouver sa place. Lorsque sa voisine, rescapée de la Shoah, est assassinée, elle mène l’enquête : le récit de la vie de Karen va alors se dessiner en parallèle à celui de la mystérieuse Anka.

Dès la première page de l’imposant ouvrage de 400 pages, on a le souffle coupé par le style d’Emil Ferris, foisonnant, vibrant, habitant le moindre recoin de pages où chaque dessin s’affranchit des cadres pour mieux nous exploser à la figure. Composé de millions de traits tracés à l’aide de simples stylo-billes, le dessin de Ferris est incroyable, versant dans un expressionnisme passionné : de l’esquisse au réalisme, tout est chargé d’émotions. Le scénario est à l’avenant : des ruelles de Chicago à l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, Karen et Anka avancent entre grandes joies et souffrances immenses. Moi ce que j’aime c’est les monstres parvient à capturer entre ses lignes des échantillons de vies monstrueuses et magnifiques. Un chef d’œuvre de l’intime, ode à la différence et à l’amour sous toutes ses formes, duquel on sort définitivement changé.