DOSSIER SPÉCIAL :  GEORGES BRASSENS, 100 ANS D’ÉTERNITÉ


Éric Frasiak témoignage Georges BrassensÉric Frasiak – Auteur-Compositeur-Interprète

« À l’heure où j’écris ces mots, j’anime un atelier d’écriture chansons dans une classe de CM1/CM2 à l’école primaire Georges Brassens de Montmédy (55). 

En France, plus de 600 écoles portent le nom de cet auteur compositeur majeur qui a nourri tant d’envies d’écrire et de chanter. Rassurant de savoir qu’il restera toujours dans la mémoire de la chanson, de la poésie, de la culture.

Quand, vers 16 ans, une guitare est entrée dans ma vie, Brassens a été un de ceux dont j’ai appris les chansons. D’abord parce que c’est un “chanteur à guitare” et parce que ses mots, poétiques et libertaires, portent les justes valeurs de rébellion qui parlent à l’adolescence.

J’ai été très surpris à l’époque, d’apprendre qu’il composait ses musiques à l’orgue ou au piano. Certaines de ses lignes harmoniques sont d’ailleurs plutôt compliquées pour un guitariste débutant. Ce n’est pas un hasard, si nombre de groupes de jazz (musique qu’il aimait beaucoup) reprennent ses mélodies qui, sous des semblants de simplicité, sont des bijoux d’idées et de musicalité. 

Par contre, Brassens à l’orgue sur scène, ça n’aurait pas été le même histoire !

Autre chose étonnante ! Alors que Brassens est considéré comme un des grands poètes de notre temps, il disait que la musique d’une chanson est essentielle, que la mélodie est la première chose que les gens retiennent et que sans une bonne musique il n’y a pas de bonne chanson. Je pense à lui à chaque fois que j’écris et compose. 

Textes exceptionnels et musiques exigeantes, Brassens ne pouvait que rencontrer l’immense succès qu’on lui connaît. Qu’en serait-il d’un Georges Brassens aujourd’hui, avec la pauvreté de ce que la plupart des radios diffusent en chanson française ? 

Mais ça, c’est une autre question !

Brassens, comme Brel et Ferré, resteront à jamais les piliers de cette chanson vivante que j’aime tant. Et puis un anar’ qui traverse dans les clous pour ne pas avoir à discuter avec les flics, ça me plaît plutôt bien. »

 


Raoul Nèje Georges Brassens témoignage

Raoul Nèje – Écrivain

« Un sacré prof de khâgne Monsieur Duhamel ! Un seul objectif pour lui : nous mener au concours d’entrée à Normale Sup. Sa méthode : pas de bachotage, mais une ouverture au savoir ; des découvertes littéraires souvent engagées sur un mode ludique, avec des devinettes, des jeux de piste à travers les chapitres du manuel, et pour agrémenter les dissertations un petit concours basé sur la qualité et l’originalité du vocabulaire, avec un bonus particulier pour l’emploi judicieux de modes pas faciles à maîtriser comme le subjonctif. 

Nous sommes en 1981. Le vendredi 30 octobre, il entre dans la classe de son habituel pas de légionnaire, tout en force tranquille. Mais là, pas de bonjour, son visage est fermé, sans le moindre sourire, ses sourcils se froncent au-dessus d’un nez qui paraît assiégé par des joues et des pommettes lancées à l’assaut des orbites. Tout ce visage est comme compressé, jusqu’aux yeux dont la pupille darde un sombre éclat. 

Il fait peur, on ne l’a jamais vu ainsi, lui d’ordinaire si jovial et affable. Il a coincé sous son bras droit son habituelle sacoche, et sa main tient fermement une mallette qu’il dépose sur son bureau. Il l’ouvre, en dégage un fil électrique qu’il branche au mur. C’est un électrophone. Sur la platine est déjà installé un microsillon. 

« Bien les garçons, désolé, je suis d’une d’humeur sinistre. Notre plus grand poète vient de casser sa pipe et j’en suis très malheureux. La camarde, qu’il savait si bien narguer, a fini par le rattraper. Alors le cours d’aujourd’hui sera un peu particulier : on va écouter des disques. 

Georges Brassens, qui a mis en musique tant de poètes qui parlent à notre âme, qui a lui-même écrit de si délicates et provocantes chansons, nous a quittés hier. Et pas pour de la comédie ni de la parodie cette fois. Alors je voudrais lui rendre hommage aujourd’hui et tous les jours qui suivent : on commencera chaque cours par une de ses chansons, et je serais ravi que vous en repreniez les refrains avec moi. »

Ah ! Je n’oublierai jamais monsieur Duhamel et cette passion qu’il a su si bien transmettre. »

 


Gilles Laporte Georges Brassens témoignage

Gilles Laporte – Écrivain

« La cane de Jeanne

Est morte au gui l’an neuf

Elle avait fait la veille

Merveille, un œuf !

La maîtresse d’école m’avait confié la manivelle du guide-chant. Autour de l’estrade, conduits par ses mains papillon et sa voix d’ange, nous chantions.

La veille, nous n’avions pas fait un œuf, mais nous avions récité Le Mendiant de Victor Hugo. Merveille ! Encore dans les constellations de la bure mise à sécher devant l’âtre, qui semblait un ciel noir étoilé, déjà en compagnie de Jeanne dans sa cour des miracles, ses poules, chats, et rêves de bonheur… entre règle d’accord du participe passé, preuve de multiplication par neuf, et affluents de la Garonne, nous vivions en poésie.

Georges Brassens venait de faire son entrée dans ma vie de fils d’ouvrier privé de littérature et de musique. Entrée de basse-cour, par l’œuf dont j’allais éclore, de poule parisienne née d’Oc, pondu dans le plat à barbe d’un certain Don Quichotte de la Mancha, mon premier héros. Morbleu !

Quelques printemps plus tard, dans le sillage de collégiennes au parfum singulier, l’averse me saisit sous le parapluie d’un troubadour à pipe et moustache dont les promesses de paradis grésillaient dans le poste.

Un petit coin de parapluie,

Contre un coin de paradis,

Elle avait quelque chose d’un ange…

Quelque chose d’un ange, comme les mains ailées et la voix de la maîtresse d’école !

Brassens errait alors pour moi dans les arcanes du latin Rosa, Rosa, Rosam… les balbutiements d’un algèbre si étanche que je lui préférais la séduction homérique des Sirènes, l’éternelle attente de son Ulysse par une Pénélope de légende. 

Toi l’épouse modèle

Le grillon du foyer.

Toi l’intraitable Pénélope…

Quand ma lèvre promit de copier la sienne, il vivait déjà dans mon panthéon avec le Valseur à mille temps et l’amoureux de Jolie Môme. Je découvris alors sa soif de liberté, sa vie d’entre deux pays, l’un de soleil l’autre de brumes, d’entre deux femmes, Jeanne bretonne et Joha Püpchen, son partage entre discrétion fraternelle des copains et lumières de scène. Errance baladée entre ombre et lumière. Et la certitude que…

Le temps ne fait rien à l’affaire,

Quand on est con, on est con !

assortie du constat que Les deux oncles auraient pu s’entendre au lieu de s’étriper, qu’il est possible de mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente !

La mort… sa Camarde !

1981. Au volant. Soir d’octobre, premier d’automne. Il pleuvait fort sur la grand-route… L’annonce. Arrêt sous un Grand Chêne.

Oui mais jamais au grand jamais, 

Son trou dans l’eau n’se refermait…

J’ai pleuré. »