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Michel Piccoli, qui vient de s’éteindre à 94 ans, a joué de très grands rôles avec les plus grands réalisateurs, aux côtés des plus grandes actrices et des plus grands acteurs. Mais sa longévité, comme désormais son souvenir, montrent aussi une modestie rare. Les choses de la vie.

Charlotte est une amie messine de 42 ans, donc suffisamment âgée pour avoir été jeune quand, sur les trois chaînes de la télévision hertzienne, les films débutaient à 20h30. Lundi 18 mai, la nouvelle du décès de Michel Piccoli s’est répandue promptement, moins sous l’effet de la stupéfaction s’agissant d’un homme de 94 ans, que pour l’immense respect que le comédien inspirait. Le sentiment alors manifesté par Charlotte aurait pu être partagé par bien d’autres anciens enfants qui ont découvert le cinéma à la télévision : « Une chair de poule profonde. Aujourd’hui, Piccoli est mort et il est partout. Je ne peux pas vous dire quel film j’ai vu sans m’en rendre compte, alors que j’étais petite, sans doute sur le canapé de la rue Kellerman, à côté de ma mère. Depuis, j’ai peur de Piccoli. Son visage, sa voix, tout me glace. 35 ans plus tard, ayant vu nombre de ses films, ayant toujours été dérangée par quelque chose, aujourd’hui je vois son visage partout et ça me fout encore les jetons. Je comprends que vous l’admiriez tant : je ne connais personne d’autre qui m’ait fait un tel effet. » Redoutable hommage ! Quand j’ai dit à Charlotte que je trouvais ses mots très beaux et très vrais, elle a ajouté ceux-là : « Il me fait flipper et je trouve ça génial. Je ne peux pas regarder ses films, mais c’est un vrai effet physique, rare chez les acteurs… »

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents fans de Romy Schneider. Il est probable que ma première rencontre Une colère mémorable, peut-être la mieux écrite, la mieux interprétée et la mieux filmée de l’histoire du cinéma français.avec Michel Piccoli soit plutôt empreinte de la douceur d’une scène qui s’ouvre sur Romy Schneider, au balcon, en peignoir, ajustant son chignon tout en admirant  les toits de Paris, et qui s’achève sur un baiser dans le cou que lui donne Michel Piccoli, front déjà dégarni, tempes déjà gagnées par la blancheur. Ce sont Les Choses de la vie, mais c’est un autre film de Claude Sautet, Vincent, François, Paul et les autres, qui est immédiatement remonté à la surface de mes souvenirs quand, sur les coups de midi, j’ai découvert que Michel Piccoli était mortel. Une scène plus exactement, que les fans du cinéma de ces années-là ont baptisé « la scène du gigot ».  Mon esprit est un peu paresseux : cette scène, ne me demandez pas pourquoi, j’y avais repensé début avril, peut-être pour faire passer le confinement, et l’agneau de Pâques !

Sur une desserte à étagères, traîne une bouteille de Martini, quelques paquets de Marlboro, une saucière sans doute écaillée, et Piccoli tourne le dos à ça, au gigot qu’il tranchait laborieusement, et à ses commensaux devenus imbuvables, conclusion d’une colère mémorable, peut-être la mieux écrite, la mieux interprétée et la mieux filmée de l’histoire du cinéma français – du cinéma tout court. « Non mais j’vais pas entendre des conneries toute ma vie ! Recevoir des leçons imbéciles jusqu’à la fin des temps ! Écouter un écrivain qui n’écrit rien, un boxeur qui ne veut pas boxer, des bonnes femmes qui couchent avec n’importe qui. Merde ! Je vous emmerde, tous, avec vos dimanches et votre gigot à la con. » Montand (et le rictus de Montand !), Reggiani (et la clope de Reggiani), Depardieu (et la jeunesse de Depardieu), et Stéphane Audran, et Marie Dubois, et Catherine Allégret… Leurs amis, leurs amours, leurs emmerdes. Et la fameuse « évolution urbaine » !

Toutes les nécrologies (déjà écrites et aussitôt sorties des frigos, lundi) montrent pourtant que les bribes de souvenirs ne suffisent pas à situer l’empreinte gigantesque laissée par le défunt. En tout cas, pas forcément. Ou pas assez. Ainsi, la liste des réalisateurs pour lesquels Piccoli a tourné ressemble à une anthologie des génies du cinéma européen : Alain Resnais, Alfred Hitchcock, Jacques Demy, Luis Buñuel, Marco Ferreri, Manoel de Oliveira, Costa-Gavras, Marco Bellocchio, et puis Agnès Varda, Claude Chabrol, Jean-Pierre Melville, Claude Sautet donc, et Jean-Luc Godard (Le Mépris, bon sang, Le Mépris !). Il a joué avec Catherine Deneuve, avec Jean-Paul Belmondo, avec Jeanne Moreau, avec Brigitte Bardot, avec Annie Girardot, et même avec Orson Welles, bref, avec les plus grandes et les plus grands. Ami de Boris Vian et de Jean-Paul Sartre, Piccoli a été marié à Juliette Gréco, qu’il a accompagnée sur une tournée en URSS, en 1967, car il a aussi épousé son époque ; pardon, ses époques. Quelle vie que la sienne, quel siècle que le sien !

Là où d’autres en font des tonnes avec trois fois rien, Michel Piccoli prend aussi une place à part dans nos petits panthéons personnels pour l’extrême détachement avec lequel il considérait son parcours d’artiste et l’humilité qui semblait constituer le moteur de son art. J’ai repensé, lundi, à une interview parue dans Télérama qui remonte à la sortie de Habemus Papam, son avant-dernier film, en 2011. Il y parle de ce personnage de pape fugueur que lui confie Nanni Moretti, autre très grand, et qu’il incarne avec une puissance indépassable. Il y parle aussi de sa façon d’aborder un tel rôle, donc de son métier : « Je m’efforce moi-même d’être un éternel débutant… », disait-il, assurant avoir appris de Buñuel « l’humour et la modestie, et le danger de devenir une mécanique de cinéma, une star inutile. » En retrouvant cet article, j’ai souri à cet aparté qui m’avait échappé à l’époque : Piccoli, pour donner de ses nouvelles, y précise qu’il se rend souvent au cimetière, « privilège de l’âge ». Géant, oui, mais drôlement, et modestement.