(Illustration: Philippe Lorin)

«La calotte chantante ». Georges Brassens appelait ainsi son pote jésuite Aimé Duval. Né dans les Vosges, le père Duval est décédé à Metz il y a tout juste 32 ans, en avril 1984. Avec plus de 3000 concerts au compteur, il a médiatisé la chanson populaire d’inspiration chrétienne. « Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente, avec le père Duval, la calotte chantante. Lui, le catéchumène et moi, l’énergumène. Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen ». Dans Les trompettes de la renommée, Brassens rend un bel hommage à son ami Duval, le teintant, sur la fin du couplet, d’un humour qui a dû faire bondir – ou marrer – sur les bancs d’église : « En accord avec lui, dois-je écrire dans la presse, qu’un soir je l’ai surpris aux genoux de ma maîtresse, chantant la mélopée, d’une voix qui susurre, tandis qu’elle lui cherchait des poux dans la tonsure ? ». Il a parcouru deux millions de kilomètres, pour assurer 3000 concerts, dans 44 pays, dont celui de Berlin, en 1958, avec plus de 30 000 spectateurs.Dire qu’Aimé Duval était un curé à part est un euphémisme de catéchisme. Il était carrément sur les chemins de traverse. Presque à la renverse dans les années où l’alcoolisme fut son plus sûr compagnon de route. Aimé Duval naît au Val d’Ajol (88) quelques semaines avant la fin de la Première Guerre mondiale. C’est à l’école de Plombières-les-Bains, à quelques kilomètres, qu’il découvre sa vocation, auprès du père Lefoul. Il entre chez les Jésuites, en Belgique d’abord. Très vite, à celui qui pratique l’homélie en chanson et en musique, on reconnaît un vrai talent poétique et lyrique. Une carrière parallèle à son sacerdoce s’ouvre alors. Quelques dizaines de chansons, La p’tite tête, Par la main, La nuit, Seigneur mon ami, s’inscrivent progressivement sur son répertoire à partir de 1953. Il a parcouru deux millions de kilomètres, pour assurer 3000 concerts, dans 44 pays, dont le plus grandiose s’est déroulé à Berlin, avec plus de 30 000 spectateurs (à peu près la moitié de ce que réunit Johnny Hallyday ou Céline Dion au Stade de France). Daniel Cuny se souvient de cet engouement populaire. À l’époque, le Vosgien est étudiant à la fac de droit, à Nancy, à deux pas du GEC (Groupement des Étudiants Chrétiens) et de la Maison des Jésuites où loge Duval. « Le père Duval était plus populaire que Sheila. Je me souviens l’avoir vu en concert à la salle Poirel, il charriait les bonnes sœurs en cornette, assises en enfilade au premier rang. Et ses bouquins se sont vendus comme des petits pains. Même les rééditions, en 2013 ou 2014, ont très bien marché », indique Daniel Cuny, devenu prof puis libraire à la suite de ses études. À Nancy et au-delà, la réputation d’alcoolique du père Duval n’est un mystère pour personne. « La nuit, on voit la route, seulement on ne voit pas le monde »Daniel Cuny : « Au GEC, la cave était bouclée. Le père Duval cherchait les bars qui fermaient tard. Le plus tardif était le buffet de la gare de Metz. De Nancy, il prenait alors sa Dauphine et y allait ». Cette longue période alcoolique va profondément marquer Aimé Duval, qui assume avec une rare élégance. Et se soigne, et rechute, et se soigne à nouveau, et écrit L’enfant qui jouait avec la lune 1 « Mon livre, je le dois surtout aux alcooliques. Quand je ne l’étais pas moi-même, quand la maladie ne s’était pas encore déclenchée chez moi, je passais à côté d’eux avec indifférence. Je ne savais pas ce que c’était, mais quand je le suis devenu à mon tour, j’ai découvert que c’était effroyable, pire que tout ce que l’on peut imaginer (…) Il y a la mort qui rôde » 2. Lui-même peinait à trouver la cause de cette maladie, ni même à quand remontent les premiers symptômes. L’époque, peut-être, où il commence à chanter et le fait d’abord dans les bistrots : « J’allais dans les bistrots comme missionnaire populaire ». Ce livre, Duval l’écrit au volant de sa voiture, le dictant au magnétophone, la nuit. « La voiture représente pour moi une double réalité spirituelle. Un lien, mais aussi un moyen de fuir. Comme l’alcool. J’ai choisi la nuit pour parler. La nuit, on voit la route, seulement on ne voit pas le monde ».

1 L’enfant qui jouait avec la lune, éditions Salvator, 1983
2 Extrait d’un entretien accordé à Panorama Aujourd’hui