SORTIE LE 22 JUIN

Avec L’ombre de Staline, la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland revient sur la grande famine qui, au début des années 30 décima des millions de paysans ukrainiens, victimes de la collectivisation des terres menée par les autorités soviétiques. Ou l’histoire du miracle soviétique qui cachait un génocide.

Le miracle économique vendu par Staline est-il vrai ? La question sert d’assise à la nouvelle réalisation d’Agnieszka Holland, dont la filmographie comporte trois films sur l’Holocauste, à commencer par Europa Europa, qui lui avait valu le Golden Globe du meilleur film étranger en 1992. Avec L’ombre de Staline, la cinéaste polonaise s’intéresse à un autre génocide, moins connu, qui se résume en un mot lourd de sens : Holodomor. Une famine meurtrière en Ukraine orchestrée par le maître de l’URSS au seuil des années 30 et dans l’indifférence quasi générale (lire ci-dessous).

Cette production ambitieuse, servie par une belle reconstitution de la période abordée, raconte l’histoire de Gareth Jones, un journaliste indépendant ayant réellement existé, qui dénonça cette extermination par la faim des paysans ukrainiens. Auteur de la première interview d’Hitler, tout juste promu chancelier, ce Britannique, par ailleurs conseiller aux Affaires étrangères du Premier ministre Lloyd George, entreprit Le combat mené par Gareth Jones se heurta à l’indifférence des Occidentaux.de rencontrer Staline pour percer les secrets du miracle soviétique, une réussite économique paradoxale alors que le pays semblait ruiné. Placé sous surveillance dès son arrivée, il mènera son enquête à Kiev, où il découvrira la terrible vérité.

L’acteur James Norton, possible successeur de Daniel Craig dans le costume de James Bond, prête ses traits à ce lanceur d’alerte avant l’heure, mort en Mongolie en 1934 dans des circonstances opaques. C’est à ce russophone polyglotte et investigateur acharné qu’Agnieszka Holland a voulu rendre hommage, et à travers lui aux médias libres et indépendants qui luttent pour la vérité dans un monde phagocyté par les fake news, et sans lesquels « il serait difficile d’assurer la pérennité de la démocratie ».

Le combat mené par Gareth Jones se heurta à l’indifférence des Occidentaux, anesthésiés par la propagande soviétique et alors davantage préoccupés par l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Il faut rappeler qu’à l’époque, beaucoup de monde était favorable à l’Union soviétique, y compris dans la presse. L’un de ses plus prestigieux représentants, Walter Duranty, journaliste au New York Times et Prix Pulitzer pour ses reportages consacrés à l’URSS, fera d’ailleurs tout pour nier le travail mené par son compatriote. Dans un article daté d’août 1933, le natif de Liverpool affirmait notamment : « Toutes les informations publiées à ce jour sur la famine en Russie sont une exagération ou font partie d’une propagande malhonnête. » Les écrits du reporter continuent de susciter la controverse aujourd’hui pour leur manque d’objectivité. Son prix Pulitzer ne lui a jamais été retiré, malgré notamment la demande du Congrès ukrainien des États-Unis en juin 2003.


L’extermination par la faim

Holodomor. Pour les Ukrainiens, ce mot semblant sorti tout droit du Seigneur des anneaux renvoie à une grande famine que la plupart des historiens assimilent à un génocide. Cette extermination par la faim [ce qui signifie Holodomor] décima de nombreux paysans en à peine quelques mois, entre 4 et 10 millions selon les estimations. En cause : la campagne de collectivisation des terres lancée par les autorités soviétiques en 1932, au cours de laquelle furent réquisitionnés semences, blé, farine, légumes et bétail. Désespérés et démunis, beaucoup de ces agriculteurs se suicidèrent, et une part non négligeable se livra même au cannibalisme, en tuant, pour certains d’entre eux, leurs propres enfants. En janvier 2010, la cour d’appel de Kiev avait reconnu coupables de génocide les dirigeants bolchéviques, dont leur figure de proue Joseph Staline, pour avoir déclenché cette famine dévastatrice. Quatre ans plus tôt, les députés ukrainiens avaient voté une loi affirmant que cette catastrophe provoquée par les Soviétiques était un génocide contre leur peuple.