© Illustration : Philippe Lorin

Il ne le mérite pas et pourtant, Jean Laurain n’est plus capté par les détecteurs de mémoires. Qui sait, hors ses anciens compagnons de route, les historiens des années quatre-vingt et les habitants de la rue Jean-Laurain, qui était cet homme ? « Il était une force morale, un théoricien du partage, fondateur des MJC – Maisons des Jeunes et de la Culture – en Moselle et responsable national de la fédération des MJC. Son vrai truc, c’étaient les MJC, il allait sans cesse de l’une à l’autre », résume le maire de Metz. Dominique Gros l’a connu, côtoyé, a combattu à ses côtes, à partir des années 70, et décidé quarante ans plus tard qu’une rue de Metz porterait son nom (la rue Jean-Laurain est dans le nouveau quartier bâti autour de Pompidou-Metz et de Muse). Ils figuraient sur la même liste d’union de la gauche aux élections municipales de 1977. Jean Laurain, tête de liste, est battu mais frôle l’exploit et file une grosse trouille au maire sortant Jean-Marie Rausch. Une poignée de voix sépare les deux hommes au second tour. Un résultat messin à relativiser – la gauche triomphe partout en France en 1977, même la bourgeoise Reims s’offre un maire communiste ! – mais à considérer tout de même comme une étape singulière dans l’histoire politique de la ville… qui n’a pas vu un maire de gauche depuis 1848. L’étonnant score de Jean Laurain, cité par François Mitterrand pour révéler la progression de la gauche, a pour effet son élection de député l’année suivante. En 1981, François Mitterrand en fait un ministre des Anciens Combattants qui laisse le souvenir de son combat pour la paix, le devoir de mémoire et les Malgré-Nous. Son nom reste également attaché à la réintroduction de la journée de commémoration du 8 mai 1945, « Même jeune, il était déjà le vieux sage, une autorité morale, toujours d’un très grand calme, ne pratiquant jamais l’attaque personnelle. »marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale à laquelle il avait lui-même participé. Jean Laurain quitte Metz en 1940, s’engage en 1942 dans l’Armée d’Afrique et participe au débarquement de Provence en 1944. Il n’était pas un guerrier pour autant. Il était un philosophe dans la guerre, comme il sera plus tard, au conseil municipal de Metz, au parlement et au gouvernement, un philosophe au combat. Il a enseigné la philosophie, dans plusieurs lycées lorrains et par le biais de quelques livres passionnants (Journal de guerre d’un philosophe, Du partage ou le retour aux sources du socialisme, De l’ennui à la joie, éléments d’une pédagogie de la paix). Plus surprenant, il enseignait aussi la philo, parfois, dans les réunions du PS. Dominique Gros : « Jean Laurain était un homme simple, il n’avait pas de goûts de luxe, même lorsqu’il était ministre. C’était un philosophe, un poète, décalé par rapport au monde politique. Je me souviens de lui faisant la lecture de poèmes dans les réunions de la section socialiste. C’était un idéaliste, avec tout ce que cela comporte de noblesse et de fragilité ». Son adversaire Jean-Marie Rausch, lui aussi, décrit un homme rare : « J’ai le souvenir d’un homme totalement honnête, et c’est plutôt rare en politique. Il avait une belle vision des choses, comme tout honnête homme. Nous nous sommes affrontés, mais je n’ai aucun souvenir qu’il n’ait à aucun moment manqué de courtoisie. Jean Laurain était un homme d’une très grande classe ». La classe et la fermeté des convictions. Jean Laurain avait mal vécu l’épisode de l’ouverture, en 1988, voyant arriver son adversaire Jean-Marie Rausch dans le gouvernement de son camarade Michel Rocard. « Il était homme d’une intégrité totale et d’une extrême gentillesse », dit l’ancien chef de file de la CFDT lorraine, aujourd’hui président de l’Institut de la Grande Région, Roger Cayzelle. Jean Laurain avait aussi partagé le combat des syndicalistes de la CFDT, notamment de sa branche SGEN (Syndicat Général de l’Éducation Nationale). Roger Cayzelle : « En 1974, il a aidé à remettre le SGEN en situation de combat. Il était écouté. Même jeune, il était déjà le vieux sage, une autorité morale, toujours d’un très grand calme, ne pratiquant jamais l’attaque personnelle. Ce qui impressionnait surtout, c’était sa très grande simplicité. Même ministre, il arrivait avec sa 4L. Il est de ces hommes politiques qu’on ne fait plus beaucoup ». Comme la 4L… devenue légendaire.