(©DR) (* Metz merveilleux, vraiment ?)

TRIBUNE LIBRE: SÉBASTIEN WAGNER

Initiée l’an passé à l’occasion de la tenue à Metz du conseil des ministres franco-allemand, la semaine Metz est wunderbar est revenue à grands renforts de campagnes promotionnelles. Comment ne pas se réjouir de ces festivités, à l’heure où la ville tente de décrocher l’Unesco en mettant à l’honneur le quartier dit impérial, la fameuse Nouvelle Ville conçue à l’initiative de l’empereur Guillaume II ?

Si cette opération est « l’occasion de souligner l’excellence franco-allemande de Metz », elle est surtout l’occasion de s’interroger sur les liens de cette cité multiséculaire avec l’espace germanique, et de fait sur sa place singulière de ville d’entre-deux entre germanité et romanité.

Comme l’a démontré l’archéologue Alain Simmer, Metz est située depuis l’Antiquité — et donc bien avant l’« invasion » des Francs — sur un territoire en marge des parlers germaniques. La fameuse frontière linguistique épouse les contours orientaux du Pagus metensis, le Pays messin, qui n’est en fait qu’une subdivision — l’archidiaconé de Metz, comprenant les trois archiprêtrés de Metz, du Val-de-Metz et de Noisseville — de l’organisation territoriale romaine appelée diocèse et que l’Église adoptera pour nommer la circonscription d’un évêque et dont les limites seront conservées sans grandes modifications jusqu’à la Révolution.

Metz est une cité incontournable de la Lotharingie, cette véritable colonne vertébrale de l’Europe, plus connue aujourd’hui sous le nom de « dorsale » ou « banane bleue » et centrée sur l’Europe rhénane.Sa position de carrefour à la confluence de la Moselle et de la Seille et au croisement deux grandes voies romaines est-ouest et nord-sud en a fait une cité naturellement ouverte aux échanges et au commerce, et par voie de conséquence une cité convoitée.

Dès lors s’explique sa vocation bimillénaire de forteresse unique, qui a connu tous les âges de l’évolution de la poliorcétique (l’art d’assiéger les villes) des Celtes au XXe siècle. Capitale d’un royaume, l’Austrasie, aux parlers romans et germaniques, Metz est le berceau des Carolingiens. Charlemagne, Pater Europae selon Victor Hugo, choisit Eudes de Metz pour construire la chapelle palatine d’Aix-la-Chapelle et fit de l’abbaye Saint-Arnoul la nécropole de sa famille, dont celle de Louis le Débonnaire, à la fois Louis Ier pour les empereurs allemands et les rois de France.

Centre de la Renaissance carolingienne et creuset du chant messin, le fameux chant grégorien toujours en usage, Metz est une cité incontournable de la Lotharingie, cette véritable colonne vertébrale de l’Europe, plus connue aujourd’hui sous le nom de « dorsale » ou « banane bleue » et centrée sur l’Europe rhénane. Intégrée au Saint-Empire jusqu’en 1648, elle en devient le siège d’un important évêché puis une ville libre, administrée par les Paraiges qui en font une cité-État contrôlant un plat-pays, exemple unique de contado à l’italienne au nord des Alpes. Le mythe de la frontière orientale de la France jusqu’au Rhin a pour conséquence l’intégration progressive de la cité à la France, de la « protection » à l’annexion en 1648. Dès lors, le royaume des lys lui assigne la vocation de « défendre l’État ». Plus tard, après une autre annexion — allemande cette fois —, Metz devient « la pierre angulaire de la défense du Reich » jusqu’en 1918.

Enjeu et verrou pour la France et l’Allemagne entre 1552 et 1945, Metz est avant tout une ville à vocation européenne — contrairement à Strasbourg, ville franco-allemande — dont la permanence n’est plus à démontrer.

Nécropole des Carolingiens, Metz voit l’Europe renaître par l’un de ses enfants d’adoption, Robert Schuman, installé en 1912 à Metz — « là où se trouvent [s]es intérêts » — où il accueille Winston Churchill le 14 juillet 1946 pour l’entendre évoquer pour la première fois « la future Europe [qui doit prendre] la première place dans nos pensées » et près de laquelle il médite sa déclaration fondatrice du 9 mai 1950.

Tour à tour marche de l’Est et marche de l’Ouest, ville-citadelle sacrifiée à la géopolitique torturée du continent, Metz peut être considérée en tant que « ville-creuset », comme la désignait déjà le militant de l’entente franco-allemande dans l’Entre-Deux-Guerres, Hermann Wendel, « Européen parce que né à Metz ».

Désormais, le dédain a fait place à l’admiration amblyope au point que le dossier Unesco de la Ville y attache une place démesurée, négligeant des aspects essentiels comme l’italianité ou la romanitéNéanmoins, Metz souffre d’un complexe identitaire fort lié à l’annexion de 1870. Depuis 1918 en effet, son histoire se construit en tournant le dos artificiellement à l’Allemagne, pourtant distante d’une cinquantaine de kilomètres et débouché géographique naturel. La IIIe République triomphante a considéré ce demi-siècle comme une parenthèse. Dès lors, on comprend mieux le mépris pour le quartier de la gare, ignoré par les guides touristiques de la ville jusqu’aux années 1980, et la présence inopportune du Poilu libérateur à l’Esplanade.

Si le droit local n’est jamais remis en cause, le legs de cette période n’a été quant à lui redécouvert qu’au début des années 2000. Débuté sous l’angle architectural et monumental, il s’étend aujourd’hui aux domaines intellectuels et culturels. Ainsi, des personnalités de cette période sont heureusement honorées par l’hodonymie locale, bien que leurs prénoms soient francisés. Désormais, le dédain a fait place à l’admiration amblyope au point que le dossier Unesco de la Ville y attache une place démesurée, négligeant des aspects essentiels comme l’italianité ou la romanité.

Toutefois, les liens avec l’Allemagne restent bien ténus : la ville ne compte qu’une seule école bilingue et la dimension transfrontalière reste discrète. Pendant de la coopération avec la rivale nancéienne au sein du Sillon lorrain, la Quattropole est le poumon de la Grande Région, cette résurgence de l’Austrasie dont Metz fut capitale. Pourtant, on peut s’interroger sur la pertinence des échanges entre les villes jumelées de Metz, Luxembourg, Trèves et Sarrebruck.

Une seule chose est sûre : si Metz n’est pas toujours fidèle à sa vocation de ville d’Empire, les Allemands, eux, n’ont pas oublié Metz. Ils en demeurent les premiers touristes, devant les Français, démontrant leur attachement à la capitale « de ce paradis entre Moselle et Rhin » (Mungenast).