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Avec Aux Vagabonds l’immensité, Pierre Hanot nous replonge dans la Metz « triste et noire » de 1961, au cœur d’un drame qui ne l’est pas moins : la Nuit des paras, représailles sanglantes de militaires contre la population maghrébine. Entre FLN, vétérans et anonymes, la rage met les espoirs à terre dans ce roman percutant, à la fois rude et romantique.

Le 23 juillet 1961 à Montigny-lès-Metz, une fusillade fait trois morts au dancing Le Trianon suite à une bagarre entre clients maghrébins et parachutistes, qui aurait également impliqué des militants du Front de Libération National algérien. Quelques heures plus tard, près de 300 hommes du 1er RCP, tout juste revenu d’Algérie, déferlent sur Metz et agressent des maghrébins dans les bars et les rues. Le bilan officiel de ce que l’on nommera « La Nuit des paras » fait état de 4 morts et 27 blessés graves mais reste sujet à caution. À cette époque, Pierre Hanot est un gamin, il vit à deux pas du Trianon mais ne garde que de vagues souvenirs d’un événement qui sera enfoui, volontairement ou non, dans la mémoire collective des Messins. C’est la fondation, en 2016, du collectif Janvier 61 en hommage aux victimes qui a réveillé le souvenir de cet épisode dans l’esprit du romancier, qui commence à se documenter sur le sujet. « J’ai fait beaucoup de recherches sur les faits dans un souci de respect et d’exactitude mais je n’ai pas rencontré de témoins, je ne voulais pas être influencé, explique-t-il. Dans cette histoire, certains voyaient le mal d’un côté et le bien de l’autre, pour moi il était important que les vérités se croisent. Aux Vagabonds l’immensité n’est pas un livre d’histoire, c’est une fiction alimentée par l’Histoire mais aussi par mes impressions, mes vibrations ».

L’auteur nous place aux côtés d’Hocine, Christiane, Idir, Jean-Marie, Michel et quelques autres : un barman passionné de country, une ouvrière amoureuse, un militaire saisi par le doute, un militant du FLN habité par la rancœur… les protagonistes d’un compte-à-rebours où chaque chapitre égrène les jours jusqu’au dénouement tragique. « Certains d’entre eux ont vraiment existé, d’autres ont été inventés mais il fallait qu’ils soient crédibles, précise Pierre Hanot. L’important était qu’ils évoluent et qu’ils ne soient pas monochromes ». Une dizaine de personnages se succèdent sur un peu plus de 200 pages. Cela paraît peu pour créer des liens, mais c’est justement l’une des grandes réussites du livre : réussir à donner vie à chaque personnalité, chaque vision, chaque destin avec suffisamment de force. Une épopée n’aurait pas suffit à raconter tout ce qui a mené au déferlement de violence du 23 juillet 1961. Pourtant, celui qui s’est surnommé « Le Monsieur Moins de l’écriture » parvient, sur deux centaines de pages chargées jusqu’à la gueule d’humanités, à tailler dans le vif pour mieux toucher au cœur. Avec son écriture parsemée d’argot et d’énergie rock, tantôt poétique, tantôt rugueuse, Pierre Hanot s’attache aux petites et aux grandes émotions, aux rêves qui enivrent et aux haines qui dévorent.

Le neuvième roman de l’auteur de Rock’n’taules, Les Clous du fakir ou Gueule de fer est une plongée entre ombre et lumière au sein d’une ville-caserne où du côté des médias, des militaires comme des habitants la honte est rapidement mise sous le tapis. On écume les rues, les ponts, les taudis du Pontiffroy, les recoins sombres d’une cité qui n’avait pas grand chose à voir avec l’image verdoyante et vivante qu’elle reflète d’aujourd’hui. « La ville a changé, les gens, je ne sais pas, glisse Pierre Hanot. J’ai écrit ce livre car il résonne avec l’actualité : le racisme et la méfiance n’ont pas disparu. Mais je n’ai pas voulu faire de la morale ou de la politique : ce qui m’a intéressé, c’est le rapport à la violence, la façon dont le cerveau reptilien peut prendre le dessus… c’est vrai que c’est très romanesque, mais ça a aussi beaucoup de réalité ».

Aux Vagabonds l’immensité de Pierre Hanot
Éditions La Manufacture de livres. Disponible le 28 mai