© Illustration : Philippe Lorin

C’est assez monumental ce que le moine, médecin et écrivain François Rabelais a laissé à la France et, plus vastement, au monde des lettres et des pensées. « Le plus imaginatif des écrivains de la Renaissance »(1) était un sceptique joyeux – « on n’apprend bien qu’en se distrayant » –, bon vivant, pacifique, curieux, humble : « il a critiqué ceux qui ne connaissent ni la peur, ni les limites humaines. Rabelais est le penseur d’une condition humaine modeste, consciente de sa finitude. Cette philosophie de la finitude est assez proche de celle de Pascal, défendant une nature humaine faible, mais forte en ce qu’elle a conscience de sa faiblesse » (1). Rabelais laisse bien sûr Gargantua, le père, et Pantagruel, le fils, devenant noms communs pour désigner de grands bâfreurs et offrant un titre d’enseigne à moult tavernes. Il laisse l’héritage d’une pensée ouverte, humaniste, parfois très crue, grossière et gaillarde, et les récits d’un homme considéré comme un « chrétien anar » et l’un des pères du « roman moderne ». Il laisse des locutions et mots fameux : « les moutons de Panurge », entré dans le langage courant et inspirant, entre autres, Georges Brassens, « la dive bouteille », « la substantifique moelle », « la guerre picrocholine »… Certains le décrivent aussi comme un des précurseurs de la bioéthique, à la lecture notamment de cette recommandation sur laquelle des milliers de filles et garçons bachotèrent : « La sagesse ne peut pas entrer dans un esprit méchant, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Quelques milliers d’autres suèrent sur « le rire est le propre de l’homme », du même Rabelais. Bref, Alcofribas Nasier – pseudo et anagramme de François Rabelais – avait beaucoup pour déplaire à l’austère Sorbonne. La Un homme considéré comme un « chrétien anar » et l’un des pères du « roman moderne ». Il laisse des locutions et mots fameux : « les moutons de Panurge »faculté de théologie déclare hérétique ce chrétien trop libre, trop penseur. Rabelais fuit, un temps, la France. Il rejoint la ville libre de Metz, en 1546. Vient de paraître son Tiers livre, condamné par la Sorbonne. A Metz, il est au service de la ville en tant que médecin. Dans la foule de ceux qui ont épilogué sur le parcours de Rabelais, certains s’étonnent de cette destination : « Le choix de Metz, ville très religieuse, est surprenant »(2). François Rabelais réside dans une maison, dont il ne reste aujourd’hui qu’une porte, à l’angle des rues d’Enfer et d’En Jurue. « La présence de Rabelais est attestée par les comptes de la ville de Metz (aujourd’hui disparus mais cités par Ferry). Il reçoit la somme de 120 livres, ce qui ne l’empêche pas, se sentant dans la gêne, de se plaindre à son protecteur Du Bellay dans une lettre du 6 février 1546. Il est chargé de l’hôpital Saint-Nicolas dont il doit organiser les services. Il est particulièrement chargé des « pauvres malades », donc des problèmes de santé publique, des épidémies. Il surveille les maisons de Tolérance des rues des Bordeux, de Glatigny et d’Anglemur (…). Il est à l’origine d’une mesure d’hygiène enjoignant aux habitants de libérer les rues de tous les immondices qu’on y déposait » (2). L’expatrié ne chôme pas, d’autant qu’il écrit toujours. A Metz, il rédige partiellement Le quart livre (troisième livre de Pantagruel), paru en 1548 sur une « première édition brouillonne », puis en 1552. On y lit trace de sa parenthèse messine, quand il puise dans le patois local, quand il convoque la légende du Graoully, « une effigie monstrueuse, ridicule, hideuse, terrible aux petits enfants ayant les yeux plus grands que le ventre et la tête plus grosse que le reste du corps ». Si Metz, aujourd’hui, s’attache à valoriser « la maison Rabelais » et la présence de cet illustre dans la ville (sur une période dont les dates font encore débat), Metz, hier, ne l’avait pas accueilli les bras ouverts : « Rabelais quittera rapidement Metz où il était vraisemblablement considéré comme indésirable. Il aurait été poursuivi par l’Officialité de Metz pour hérésie et sacrilège mais son statut de médecin le protégeait des poursuites ».

(1) la-philosophie.com
(2) professeurs-medecine-nancy.fr