© Illustration : Philippe Lorin

En ces jours déjà bien assez obscurs, une lumière vient de s’éteindre. Avec Alain Rey, s’en est allé l’un des pères du Petit Robert, un incomparable passeur de mots. Savant doué d’espièglerie, jeune jusqu’au bout, il n’avait pas son pareil pour nous instruire tranquillement, passionnément. Tristesse du point final.

Lautre soir, dans l’impayable chronique au cours de laquelle Guillaume Meurice élève l’exercice démagogique du micro-trottoir au rang d’étude ethnologique, un monsieur d’âge mûr et très sûr de lui tenait des propos sans équivoque sur l’orientation politique supposée de France Inter. « Prenez un immigré pas blanc qui va se faire esquinter : France Inter va s’en faire un panier pendant X temps. Si c’est l’inverse, rien, France Inter muet. »

-« Mais vous écoutez souvent France Inter ? »

-« Jamais ! »

En plus, donc, de ne pas savoir de quoi il parle, ce monsieur à l’argumentaire un brin extrême ne sait pas ce qu’il perd. Quelques jours plus tard, en apprenant la mort d’Alain Rey, survenue le mercredi 28 octobre à 92 ans, un grand nombre d’auditeurs d’Inter, toutes générations confondues, ont immanquablement pensé à la chronique que l’éminent linguiste tenait chaque jour de la semaine à 8h57 précises en des temps où, preuve que ça n’était pas mieux avant, le podcast (1) n’existait pas. « Le mot de la fin » remplissait à lui seul la mission d’une radio de service public : un véritable service rendu au public ! Un parfait stimulant pour démarrer la journée du bon pied, une œuvre utile. Un bon moyen de savoir de quoi on parle, et dans quelle langue…

Aube après aube, de sa voix tranquille, avec ce qu’il fallait d’espièglerie pour rendre digeste une aussi généreuse tartine de connaissances, Alain Rey offrait à son auditoire matutinal un remède parfait à l’ignorance, une dose salutaire d’ouverture d’esprit. D’un siècle à l’autre, de 1993 à 2006, en conclusion de la matinale radio la plus écoutée de France, il décortiquait en 3 minutes un mot omniprésent dans l’actualité, se frottant aux tourments du monde, mais aussi, souvent, aux vocables des gouvernants, au jargon de leur communication, à la légèreté de leurs écarts, au sens profond de leurs propos. À la rédaction de France Inter, on le considérait comme « le plus subversif » de tous. C’était, bien entendu, un énorme compliment.

On écoutait Alain Rey pour ses manières de dire les choses, avec finesse et clarté, à un public reconnaissant de bénéficier ainsi de cet accès libre à autant d’érudition. Visiblement, cette liberté de ton d’un savant faisant souriante autorité avait fini par déranger. Poussé vers la sortie, assurait-t-il, par le patron de l’époque de Radio France, Jean-Paul Cluzel, réputé proche de la droite et soupçonné, en cette période de chiraquisme finissant, de préparer le terrain pour Nicolas Sarkozy, le congédié s’était alors un peu épanché au sujet de sa mise à l’écart, dans les colonnes de Libération : « J’y vois deux raisons. Un, Cluzel ne supporte pas le vieillissement, et je suis vieux. Deux, la pensée UMP est dominante, il fallait que France Inter soit propre sur elle. » Pour sa dernière chronique, le 29 juin 2006, Alain Rey avait choisi le mot « salut ».

Même devenu un vieil homme, sa vivacité d’esprit, son infatigable curiosité et sa soif de partage lui avaient permis à la fois de poursuivre son grand œuvre – Le Petit Robert – et de conserver une salutaire présence médiatique, y compris quelque temps après (la roue tourne) sur l’antenne qui l’avait écarté. Il est vrai que ce spécialiste des mots en était également un usager boulimique : il ne cessait jamais d’écrire, des dictionnaires bien sûr, et même un dictionnaire (amoureux) des dictionnaires ! Ni son grand âge, ni l’étendue de sa science ne l’éloignaient de son temps et de ses contemporains : en 2017, alors qu’il approchait de la nonantaine, il s’était même retrouvé à collaborer avec deux rappeurs de 70 ans ses cadets, Oli et Bigflo, à l’initiative du youtubeur star Squeezie (2), après qu’ils l’avaient cité au détour d’un couplet : « On est les boss, on dirige les mots comme Alain Rey. »

Il faut aller regarder la vidéo de leur rencontre pour mesurer toute la fraîcheur d’Alain Rey, ses facultés vulgarisatrices, son humour. Et il faut écouter les morceaux quasi improvisés par le jeune trio pour saisir le respect et l’écoute qu’inspirait le jeune vieil homme au front immensément dégarni, à la longue tignasse blanche, subtile moustache en prime, regard profond, tenue vestimentaire soignée et, de préférence, colorée. Avant de les lancer au défi (brillamment relevé !) de placer dans leur texte des mots comme cubilot, épissoir, chibouk, pétéchie, cuculle, catachrèse ou nictation, Alain Rey avait expliqué à Oli, Bigflo et Squeezie sa mission sans ratiociner (3) : « Moi, mon boulot, c’est d’essayer de refléter ce qui se passe à l’intérieur d’une société qui emploie une langue comme le français, et c’est vachement compliqué parce que ça bouge sans cesse : au moins 2 voire 3 000 mots, expressions et sens nouveaux tous les ans. Il ne s’agit pas de choisir n’importe quoi, mais de choisir ce qui est courant. »

C’est ainsi qu’Alain Rey a participé à la construction du français, acteur de son évolution à force d’en être devenu le meilleur observateur tout au long d’un demi-siècle de Petit Robert. Spécialiste de l’argot, du verlan, des expressions, il a souvent essuyé le reproche d’accorder trop de place aux anglicismes. Il s’en défendait en rappelant sans cesse le caractère vivant d’une langue, la nécessité de l’adapter à son époque : « Si une langue ne fait pas de place à de nouveaux mots, elle finit par se scléroser et, donc, par mourir. » Cluster figure déjà dans Le Petit Robert, à l’inverse de déconfinement et de reconfinement, à l’aube duquel Alain Rey a tiré sa révérence. Voici ce qu’il avait écrit, au printemps dernier, sur le site du Robert : « Acceptons d’être « confinés », mais au sens que ce mot eut à la fin du Moyen Âge : aller jusqu’aux confins. Or, les confins de la langue française, c’est le monde. » Merci pour les mots.

(1)Anglicisme, précise Le Petit Robert : « Fichier audio diffusé par internet, destiné à être téléchargé sur un ordinateur ou un appareil portable. ».

(2) Depuis 2016, Le Petit Robert nous explique qu’un youtubeur (youtubeuse au féminin) est un substantif qualifiant « une personne qui publie ses propres vidéos sur le site YouTube. »

(3) « Se perdre en raisonnements, en considérations, en discussions interminables. Ergoter, couper les cheveux en quatre, enculer les mouches », indique Le Petit Robert.


Monsieur Dictionnaires

Cest presque par un heureux hasard qu’Alain Rey est devenu lexicographe (« Personne qui fait un dictionnaire de langue ») et lexicologue (« Linguiste qui s’occupe de lexicologie », d’étudier le vocabulaire, en somme). Étudiant à Paris après avoir passé son bac pendant la guerre, cet amateur de bons mots qui ne sait pas trop quelle orientation donner à sa vie répond à une annonce trouvée dans Le Monde : un dénommé Paul Robert cherche quelqu’un pour l’aider à lancer un dictionnaire d’un nouveau genre, sorte de Littré en plus moderne, plus dynamique « alphabétique et analogique ». « Et on a fait le Petit Robert », résumait Alain Rey, comme si cette entreprise fastidieuse tombait sous le sens ! Jusqu’au bout, il en a dirigé la rédaction, tout en en devenant l’incarnation, la figure dessinée en couverture de l’édition 2020 par Riad Sattouf, non loin de cette citation tellement éloquente : « La langue française est notre bien commun, notre maison, il suffit de la mieux connaître pour l’aimer. »

Outre le Robert (le grand, en 6 volumes, paru pour la première en 1964, puis le petit, apparu en 1967), Alain Rey a dirigé toute une pléiade de dictionnaires : Petit Robert des noms propres, Dictionnaire des expressions et locutions, Dictionnaire historique de la langue française sur l’origine et l’histoire de plus de 60 000 mots, sans oublier un Dictionnaire culturel en langue française qui offre aux amoureux des mots un champ immense où butiner gaiement. Alain Rey est aussi l’auteur, dans une merveilleuse collection éditée chez Plon, d’un Dictionnaire amoureux des dictionnaires et d’un Dictionnaire amoureux du diable par celui qui avait pour mot préféré l’adjectif « luciférienne », « qui tient de Lucifer, du démon » et qui, originellement, signifie « porteur de lumière ». Ce pourrait être, aussi, la définition d’Alain Rey.