Laurent Witz est réalisateur et producteur de films d’animation, fondateur de deux studios, à Yutz, où il réside, et au Luxembourg. L’an dernier, son film Mr Hublot, réalisé avec des moyens dérisoires, décroche l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation. Une consécration pour cet autodidacte hyperactif, qui développe aujourd’hui son activité avec le souci de préserver une sensibilité d’artisan.

Laurent Witz (© DR)Le siège social de Zeilt productions, la société de Laurent Witz, est bien loin de celui des studios Disney, son principal concurrent à la dernière cérémonie des Oscars : un appartement réaménagé en studio dans une rue tranquille de Mondercange, au Luxembourg. En plein entretien, nous serons interrompus par un appel urgent : c’est le Palais Grand-ducal au bout du fil. Le triomphe américain de Mr Hublot n’a pas beaucoup changé le profil du studio, ni celui de son fondateur, avenant, disponible et enthousiaste lorsqu’il parle de sa vision du monde de l’animation et de ses projets futurs, soumis à des sollicitations multiples qui envahissent notamment sa boîte aux lettres à Yutz. « Je pense que mon facteur doit se demander ce qui se passe : tous les jours, il me dépose des courriers estampillés Oscars, Warner… s’amuse l’intéressé, sollicité pour faire partie du jury des Oscars 2015. Cette récompense a été un coup d’accélérateur indéniable, mais ne doit pas être une fin : nous nous sommes tout de suite remis au travail ».

« Ce sont souvent des gens dont on n’attend rien, qui ne sont pas dans le moule, que surviennent des choses intéressantes »

Producteur et réalisateur, il traque les partenariats, les contrats et les financements tout en préparant son premier long-métrage d’animation. On peut mesurer le chemin parcouru en sachant que cet Alsacien de 39 ans, né à Haguenau et installé en Moselle à l’âge de 15 ans, a appris l’animation 3D en autodidacte dans les années 90. Il se plongeait dans les livres (à défaut d’Internet) en parallèle de ses études aux Beaux-arts de Metz, où il pratique la peinture : ses modèles étaient plutôt les peintres impressionnistes, Duchamp ou encore Picasso que Walt Disney, Tex Avery ou le Studio Ghibli. « J’ai une admiration toute particulière pour Léonard de Vinci, car c’était un touche-à-tout, explique Laurent Witz. Aujourd’hui, le souci de la performance, la tendance à l’hyper-spécialisation freinent la créativité, alors que la création et le fait de diriger une entreprise, par exemple, se complètent ».

Ses premières expériences professionnelles dans l’animation, entre Paris et le Luxembourg, l’amènent à travailler en tant que superviseur ou à la direction artistique, notamment chez Ex machina, grand studio parisien où Laurent Witz s’est constitué un réseau précieux. Il fonde Zeilt productions à Mondercange en 2007 et Watt Frame à Yutz trois ans plus tard, qui réunissent environ cinq personnes à temps plein, et des collaborateurs supplémentaires selon les projets. L’avantage principal de ces structures jumelles et transfrontalières : la possibilité de réaliser des coproductions et de multiplier les financements. « J’ai décidé de fonder mes propres sociétés, puisque personne n’acceptait mes projets, raconte le réalisateur et producteur. Ce sont souvent des gens dont on n’attend rien, qui ne sont pas dans le moule, que surviennent des choses intéressantes ». Le succès de Mr Hublot  a des airs de douce revanche.

« Pendant la projection, des New-yorkais en avaient les larmes aux yeux… ces réactions valent plus que tous les prix ! »

Les réalisations de Laurent Witz et de ses studios sont toutes marquées par une volonté :  transmettre de l’émotion, faire oublier que tout est fabriqué, ou plutôt insuffler la vie à l’inanimé, à l’image du spot Long Live in New-york réalisé pour une campagne en faveur du don d’organe dans la cité américaine. « Pendant la projection, des New-yorkais en avaient les larmes aux yeux… ces réactions valent plus que tous les prix ! » s’enthousiasme Laurent Witz. Il évoque la reconnaissance progressive de l’animation en Europe, la « French touch » appréciée partout dans le monde, le vivier de talents présent en Grande région : autant de moyens pour lui de toucher et de surprendre encore davantage le public. « Nous créons des choses qui doivent résonner, on ne fait pas de la simulation, déclare-t-il avec ferveur. Si, dans l’animation, on contrôle beaucoup de choses, un film est aussi la somme de savoir-faire et de sensibilités différentes… les animateurs sont des acteurs, des sculpteurs ».

Laurent Witz se reconnaît un talent pour exposer ses idées. Sa passion est communicative, et ses créations parlent pour lui. Des projets de série et de long-métrage sont dans les starting-blocks, le déménagement de Zeilt dans des locaux plus vastes approche, et il s’agira d’emmener avec soi la passion et l’émotion. « Ce sont des mécanismes parmi d’autres à mettre en place, ça n’a rien d’effrayant, assure Laurent Witz. Nous saurons garder le même esprit et la même ambiance de travail ». Hyperactif serein, rêveur appliqué, il lui tient à cœur de changer de cap pour proposer des productions aux atmosphères différentes : en somme, continuer à grandir et à cultiver les existences, réelles et numériques.

www.zeilt.com
www.wattframe.com


Un polygone en or

Mr Hublot (© DR)Un petit homme bourré de manies et de TOCs s’affaire dans un minuscule appartement perché au milieu d’une cité rétrofuturiste. Son existence monotone et solitaire va être bouleversée par l’arrivée d’un chien robot qui va s’avérer quelque peu envahissant. C’est ainsi que nous faisons connaissance avec Mr Hublot, qui a séduit le jury des Oscars 2014 et a mis dans la lumière Laurent Witz, son auteur, producteur et co-réalisateur aux côtés d’Alexandre Espigares, leur apportant un énorme capital confiance. « J’avais une intuition, j’étais persuadé que Mr Hublot allait nous mener quelque part, confie Laurent Witz. Il fallait aller au bout de mes idées, avec les moyens disponibles ».

Car ce court-métrage de 11 minutes n’a coûté que 250 000 euros, le dixième du coût habituel pour une production de ce type, avec une équipe réduite. En face, il y avait Get a horse des studios Disney. Autant dire que l’on ne donnait pas cher de la peau du petit poucet franco-luxembourgeois, mais son identité a fait la différence. « Mr Hublot avait derrière lui une histoire qui a résonné auprès du jury : ces gens du métier y ont été sensibles » analyse Laurent Witz, qui a effectué un voyage aux États-Unis pour présenter son projet aux votants. Sur place, il a eu l’occasion de déjeuner avec John Lasseter, directeur artistique de Pixar et de Walt Disney Studios, pour une discussion à bâtons rompus qui restera un souvenir inoubliable.

« Quand je regarde Mr Hublot, j’ai l’impression que c’est toi qui bouge ! » a un jour confié à Laurent Witz l’un de ses amis. Une évidence pour lui : au milieu de cette esthétique du bricolage, de ces personnages créés par le sculpteur Stéphane Halleux, de ces mécanismes en mouvement perpétuel, c’est l’existence-même de ses créateurs qui s’exprime : « Les sacrifices, la solitude, le fait de se sentir dépassé, ce sont des choses qui nous parlent, explique Laurent Witz. Ce vécu injecté à des objets par l’animation émane avant tout des artistes ».