© D’après une illustration de Philippe Lorin

 

On la croyait définitivement tombée aux oubliettes de l’histoire et la voilà qui ressurgit du fond du cul de basse fosse où elle avait été trop vite enterrée. La lutte des classes, ce concept fondamental de l’interprétation marxiste de l’évolution du monde, refait surface, en ce début d’année 2020. La faute en revient à Emmanuel. Pas à Emmanuel Macron bien sûr, mais à Emmanuel Todd, le célèbre anthropologue, auteur d’un ouvrage, savamment documenté, intitulé « La lutte des classes en France au vingt-et-unième siècle ». Un titre oxymore, pour qui pensait que la notion était propre à la révolution industrielle du dix-neuvième siècle qui en avait accouché. Une étude géolocalisée, en ce qu’elle est exclusivement centrée sur la France.

Rappeler de quoi il était question jadis, lorsqu’on usait du concept de lutte des classes, est indispensable, notamment pour la jeune génération. Celle des moins de trente ans, qui n’a pas connu l’époque où un mur, celui de Berlin, partageait symboliquement le monde en deux visions de l’organisation sociale et économique, capitaliste sur un versant, socialiste sur l’autre.

Pour l’ombrageux Karl Marx, maïeuticien de l’idée, la lutte des classes était le moteur de l’histoire. Dans la pensée de l’homme de Trèves, elle était le prolongement inéluctable de la contradiction entre les forces et les rapports de production. En d’autres termes, la lutte des Cette lutte des classes s’exprimerait sur fond d’une société française qui s’homogénéise de plus en plus et vit une baisse de son niveau de vie d’ensemble. classes supposait l’existence et l’opposition de classes opprimantes et de classes opprimées. Les premières, détentrices des moyens de production, exploitant les secondes qui regroupaient le prolétariat et les classes moyennes. Une lutte toujours latente, qui devient manifeste à la faveur d’événements dont la combinaison se révèle révolutionnaire : une crise économique, des tensions sociales ou une provocation politique.

La lutte des classes « version 2.0 », dont parle Emmanuel Todd, relève d’une mécanique équivalente, mais est organisée autour de classes nouvelles. Il y a tout d’abord, au sommet de l’édifice, une aristocratie stato-financière qui se pense libérale mais est étatiste et cherche à dominer la société. Il y a ensuite les C.P.I.S., entendez par là, les Cadres et Professions Intellectuelles Supérieures, la petite bourgeoisie des professions intermédiaires, mal payée qui se sait désormais déconsidérée. Il y a enfin, le prolétariat, la classe la plus basse, celle par laquelle la révolution pourrait advenir.

Selon le chercheur qui se targue de mettre « Marx sous surveillance statistique », cette lutte des classes s’exprimerait sur fond d’une société française qui s’homogénéise de plus en plus et vit une baisse de son niveau de vie d’ensemble. Dès lors, elle se sent de plus en plus anxieuse économiquement, paralysée psychologiquement, atomisée socialement et en méfiance vis à vis de la démocratie représentative, qui ne parvient plus à agir sur une société qui lui échappe.

Une manière de dire que les conditions sont remplies pour que le moindre dérapage ou glissement politique, le moindre affaissement social ou la moindre dépression collective, conduise à une explosion révolutionnaire, au sens marxiste du terme. Effet de communication recherché par un auteur célèbre ou réalité tangible mise à nu par un chercheur ? Pour l’instant, nul ne peut mesurer la pertinence de la clé de lecture proposée par Emmanuel Todd. Mais ce n’est pas là le plus important. Si une telle étude, aussi bien étayée, nous pousse à penser…par nous-mêmes, le processus révolutionnaire est peut-être déjà lancé.