27 ans, c’est bien trop jeune pour mourir. Sauf peut-être dans le monde de la musique ou de la politique, où c’est l’âge qui permet de s’inscrire définitivement dans l’Histoire. C’est le cas de Bobby Sands, ce jeune républicain irlandais, mort en martyr, des suites d’une grève de la faim, dans une prison irlandaise, « au temps des cerises », le 5 mai 1981. Une figure est entrée dans la légende de la lutte armée.
Par Marc Houver

Rien ne prédestinait Robert Gerard Sands dit Bobby Sands, aîné d’une fratrie de quatre enfants, à devenir un jour un symbole. Celui de la lutte pour la cause de la République mais, plus largement, pour la défense de la liberté et celle de la dignité des prisonniers politiques.  Rien, si ce n’est la radicalisation comme l’on dirait de nos jours. Celle d’un jeune adulte, né le 9 mars 1954 à Abbots Cross, en Irlande du Nord, dont la famille, victime incessante des intimidations loyalistes, est contrainte, pour se préserver, de quitter le nid familial pour s’installer dans la partie ouest de Belfast. Car c’est ainsi que se présente, dans les années cinquante, la vie quotidienne des habitants d’Irlande du Nord, en proie aux luttes permanentes et incessantes des nationalistes. Une réalité inscrite dans l’histoire du pays depuis les années 1880, lorsque l’IPP (Irish Parliamentary Party) demandait le Home Rule, une loi visant à donner l’autonomie interne à l’Irlande tout en la laissant sous la tutelle de la couronne britannique. Une revendication récurrente qui inscrira le 20ème siècle en Irlande du Nord dans une succession d’insurrections déclenchées par les activistes nationalistes, désireux de mettre un terme à la domination britannique pour établir une République irlandaise, et des répressions sanglantes des loyalistes, farouchement déterminés à rester dans le giron du Royaume-Uni. L’histoire personnelle de Bobby Sands s’écrit sur fond de poussées régulières de fièvre nationaliste aux relents de guerre civile permanente. Dans une telle société, qui ne laisse pas de place aux tempéraments mièvres, lorsqu’on a la nuque raide, l’on a tôt fait de choisir son camp. L’histoire personnelle de Bobby Sands s’écrit sur fond de poussées régulières de fièvre nationaliste aux relents de guerre civile permanente.Et le jeune Bobby est bien déterminé à ne pas se laisser dicter son destin.  Il n’a pas le cœur à attendre l’avènement d’un grand soir qui se construirait sans lui. Dans sa vie personnelle, comme dans ses choix politiques, il décide et tranche, toujours très vite. Il ne perd pas de temps sur les bancs de l’école car il n’a pas d’appétence particulière pour la théorie et qu’il y a nécessité à rapidement gagner sa vie. Bobby deviendra apprenti carrossier. Il a foi en l’avenir et le démontre, en fondant, à dix-huit ans, une famille, avec Géraldine Noade qui lui donnera, en 1973, un fils, Gerard. Il n’hésite pas un instant à prendre les armes lorsqu’il est menacé de mort et rejoint, dès 1972, les rangs de l’IRA, l’Irish Republican Army. Commence alors la vie d’activiste politique, celle qui est faite d’incessants allers-retours en prison. En 1972, il est incarcéré pour quatre ans, pour détention d’armes à son domicile. Lorsqu’il recouvre la liberté, ce ne sera que pour une courte durée puisqu’il sera à nouveau emprisonné l’année suivante après son arrestation en compagnie d’autres compagnons de combat, au moment où il tentait de s’enfuir après un attentat et une fusillade entre l’IRA et les forces de l’ordre. Faute de preuves, l’accusation de participation à l’attentat ne peut être retenue, mais la sanction pénale est lourde : quatorze ans d’emprisonnement. Comme tous les prisonniers politiques, Bobby Sands goûte aux terribles geôles de Long Kesh, le surnom dont les Républicains ont affublé la prison de Maze. Le jeune homme transforme sa captivité en une école de la seconde chance. Lui qui n’était jusqu’alors qu’un homme d’action, va en effet poursuivre l’action militante par ses écrits. Sa production clandestine est riche en poèmes, lettres et textes, qui seront régulièrement publiée dans le journal An Phoblacht1, décuplant ainsi son aura de combattant. Face à cette montée de popularité qui met le pouvoir britannique en péril, le gouvernement travailliste de James Callaghan, décide d’abroger le statut de prisonniers politiques jusqu’alors réservé aux militants nationalistes. Les détenus seront désormais considérés comme des criminels, des délinquants de droit commun. Une décision à l’origine de nombreuses émeutes dans la prison qui se soldent par de nombreuses protestations telles que la Blanket protest2, la Dirty protest3, mais surtout des grèves de la faim. Ce dernier moyen, le plus radical trouvé par les militants pour faire entendre leur voix, sera utilisé par Bobby Sands, plus déterminé que jamais à défendre sa cause. Il entame le 1er mars 1981 une grève de la faim, peu de temps avant qu’une élection législative anticipée ne se déroule pour pourvoir un siège de député laissé vacant suite au décès d’un député républicain. Les partisans de Bobby Sands saisissent cette occasion pour présenter ce dernier comme candidat à l’élection. La campagne, fortement médiatisée, lui permettra de remporter le siège. Une belle réussite électorale, mais une victoire à la Pyrrhus dans la mesure où le jeune Bobby mourra le 5 mai des suites de sa grève de la faim. Dix autres de ses codétenus perdront la vie de la même façon entre le 12 mai et la 20 août 1981. Ils avaient tous moins de trente ans. En véritables Irlandais, ils ont préféré mourir plutôt qu’abdiquer une once de leurs convictions face à l’intransigeance du pouvoir.

(1) La République.
(2) Blanket protest : littéralement, la « grève des couvertures », mouvement par lequel les prisonniers refusèrent de porter l’uniforme des détenus de droit commun et préférèrent ne porter qu’une couverture sur le corps.
(3) Dirty protest : littéralement, la « grève de l’hygiène », mouvement par lequel les détenus décidèrent de ne plus se laver et d’étaler leurs excréments sur les murs de leurs cellules.


Les guerres civiles sont aussi des guerres de mots. Ceux que les militants opposent au pouvoir en place pour justifier la cause qu’ils défendent par les armes. Ceux que le pouvoir emploie pour légitimer l’usage de la force répressive. Le vocabulaire et la sémantique comme révélateurs du cœur des Hommes. Florilège de citations pour étayer les convictions nationalistes et l’intransigeance du pouvoir britannique…

LES CONVICTIONS NATIONALISTES…


« Ils n’ont rien dans leur arsenal impérial

qui puisse briser l’esprit d’un Irlandais
si celui-ci ne veut pas être brisé. »

« Notre vengeance
sera le rire de nos enfants. »

« J’étais seulement un enfant de la classe
ouvrière d’un ghetto nationaliste,
mais c’est la répression qui a créé
l’esprit révolutionnaire de liberté.
Je ne me résoudrai qu’à la libération
de mon pays, jusqu’à ce que l’Irlande
devienne une république souveraine,
indépendante et socialiste. »

« Chacun, Républicain ou autre,
a son propre rôle particulier à jouer. »

… FACE À L’INTRANSIGEANCE DE MARGARET THATCHER

Margaret Thatcher (©DR)

La Dame de fer (©DR)

« Nous ne sommes pas prêts à accorder
un statut spécial catégoriel
pour certains groupes de gens
accomplissant des peines en raison
de leur crimes. Un crime est un crime
et seulement un crime,
ce n’est pas politique. »

« Monsieur Sands était un criminel
condamné. Il a fait le choix de s’ôter
la vie. C’est un choix, que l’organisation
à laquelle il appartenait, n’a pas laissé
à beaucoup de ses victimes. »