Porté à l’écran par Benoît Jacquot, le roman d’Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre a inspiré d’autres cinéastes par le passé. Jean Renoir, en 1946, et Luis Buñuel, en 1964, se sont attaqués à cette satire sociale de la France de 1900, à travers des versions très différentes.

le-journal-d'une-femme-de-chambre (© DR)Jamais deux sans trois. Le roman d’Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre, paru en 1900, revient sur les écrans après avoir été adapté par Jean Renoir (1946) et le réalisateur espagnol Luis Buñuel, durant sa période française. Parenthèse : une première version russe et muette a été recensée en 1916, devant la caméra d’un certain M. Martov… Véritable charge contre les hypocrisies et la bourgeoisie de son époque, incarnée par la famille Lanlair, cette œuvre sulfureuse et libertaire a fait l’objet d’un traitement différent de la part de ces cinéastes d’envergure.

Cette œuvre sulfureuse et libertaire a fait l’objet d’un traitement différent de la part de cinéastes d’envergure.

Tout n’a pas été simple pour Jean Renoir, qui rêvait depuis très longtemps d’adapter ce roman (« il m’avait frappé depuis ma plus tendre enfance »), et qui, faute de pouvoir le faire en France, se heurtant notamment au refus de producteurs peu attirés par le sujet, concrétisera ce projet outre-Atlantique, durant son exil américain, sous le régime de l’auto-production et avec l’aide d’un studio indépendant. Tourné en anglais, cette mouture anti-réaliste met en vedette Paulette Goddard, l’ex-femme de Charlie Chaplin, que l’on avait pu voir dans Les Temps modernes et Le Dictateur, et Burgess Meredith, dans le rôle du capitaine Mauger. Préoccupé par la vérité intérieure, Renoir a pris beaucoup de libertés dans ce film oscillant entre le burlesque et la tragédie, « aux confins de l’atrocité et de la farce » écrira même le critique de cinéma André Bazin. Symbole de cette trahison de l’œuvre originale, le metteur en scène arrondira les angles de la fin, en privilégiant un happy end improbable, en totale contradiction avec le cynisme du livre.

Luis Buñuel s’est également permis quelques écarts, en décalant l’action d’une trentaine d’années. Présenté comme sa production la plus noire, son Journal d’une femme de chambre met l’analyse des relations sociales de côté pour se consacrer à l’exploration des personnages, aussi pervers que complexes. Force est de constater que cette version co-écrite avec Jean-Claude Carrière est un condensé de l’hypocrisie et de la bassesse humaine. On découvre une galerie de personnages hideux et pathétiques, dont les vices et les idées, dans un contexte assez radical et raciste, font froid dans le dos. Et personne n’est épargné dans ce marécage mental et moral, où les domestiques apparaissent tout aussi méprisables que les aristocrates. Tableau peu reluisant d’une campagne sclérosée et asphyxiante, ce long-métrage met aussi en évidence Jeanne Moreau, qui trouve là un de ses meilleurs rôles. Elle compose une Célestine vénéneuse et mystérieuse. Face à elle, Michel Piccoli se montre également à son avantage, savoureux dans son rôle de maître de maison obsédé sexuel.


MODERNE ET ACTUEL

De l’aveu même de son réalisateur, la nouvelle version du Journal d’une femme de chambre avait toute sa place. «À part le fait d’être tirés du même livre, les films de Jean Renoir et Luis Buñuel sont si différents qu’il est difficile de les comparer. Ce n’était donc pas insensé d’en faire un troisième.» Si Benoît Jacquot a éprouvé le besoin d’adapter le roman de Mirbeau, c’est en raison de sa résonance dans le climat sociopolitique actuel : «Il me donnait l’opportunité d’évoquer des questions que notre société ne traite plus que de manière masquée : l’esclavage salarié, l’antisémitisme et la discrimination sexuelle.» La première est d’ailleurs le fil conducteur de cette histoire d’une angoissante réalité. Une manière pour le cinéaste «de dénoncer le discours actuel qui n’a que trop tendance à maquiller et à atténuer la brutalité toujours plus vive du monde du travail». La scène où la patronne de Célestine lui demande d’aller chercher du fil est à ce titre très évocatrice. Un modèle de violence psychologique.