Premier film d’envergure à s’intéresser à Martin Luther King, Selma, de la réalisatrice Ava DuVernays’attarde sur un épisode charnière dans la reconnaissance des droits civiques des Noirs américains, cette marche historique qui a pris racine dans le décor ségrégationniste de l’Alabama. C’était il y a 50 ans.

selma-1Aussi bizarre que cela puisse paraître, Martin Luther King n’avait jamais fait l’objet d’un film au cinéma. Cette figure emblématique de la reconnaissance des droits des Afro-Américains est au cœur du 3ème film d’Ava DuVernay. Mais plutôt que de céder à une rétrospective de sa vie, la réalisatrice a préféré braquer ses caméras sur un épisode emblématique du combat mené par les Noirs sur le terrain de l’égalité. Selma emprunte son titre à cette ville de l’Alabama d’où est partie, le 21 mars 1965, une marche qualifiée d’« inspirante » par le leader pacifiste, assassiné à Memphis en 1968 à l’âge de 39 ans (lire autre texte). Dans la foulée de cet événement, le Congrès accordera le droit de vote à tous les Américains de plus de 21 ans. Les effets ne se seront pas fait attendre. Rien qu’en Alabama, le nombre de Noirs inscrits sur les listes électorales bondira de 92 700 en 1965 à 250 000 deux ans plus tard.

le nombre de Noirs inscrits sur les listes électorales bondit de 92 700 en 1965 à 250 000 deux ans plus tard.

Si la cinéaste, elle-même afro-américaine, a pris ce projet à bras-le-corps, avec le soutien de la productrice et célèbre animatrice de télévision Oprah Winfrey, qui y tient un rôle, d’autres lorgnaient vers ce biopic en lice pour les Oscars, dont Steven Spielberg, Spike Lee, Stephen Frears, ou encore Lee Daniels, qui semblait tenir la corde. Le réalisateur du Majordome, une autre œuvre militant pour le droit à l’égalité, avait entre autres prévu de faire appel à Robert de Niro, dans le rôle du gouverneur raciste George Wallace, et à Liam Neeson, dans celui du président Lyndon B. Johnson. En reprenant les rênes, Ava DuVernay a fait le grand ménage, ne conservant que l’acteur britannique David Oyelowo, qui s’est investi corps et âme dans son personnage. Outre sa prise de poids, ce dernier a dû travailler sa diction et son expressivité durant ses discours pour coller au charisme du pasteur. Pour l’anecdote, celle qui interprète son épouse, la comédienne Carmen Ejogo, avait déjà tenu ce rôle pour un téléfilm diffusé en 2001 sur la chaîne américaine HBO.

Ava DuVernay s’est aussi inspirée des photos prises à l’époque par un jeune étudiant de 24 ans, et qui font actuellement l’objet d’une exposition à la New York Historical Society. Si les clichés de Stephen Somerstein, qui intervenait pour le journal de son campus, ont immortalisé les leaders noirs présents à cette manifestation, les plus saisissants sont ceux des manifestants et des spectateurs massés sur les trottoirs. L’attitude hostile de certains rappelle le contexte tendu de cette période. Cinquante ans après, Selma nous force à mesurer le chemin parcouru, mais aussi celui qu’il reste à faire dans un pays qui n’en a pas fini avec ses vieux démons.


87 KILOMÈTRES HISTORIQUES

La 3ème fut la bonne. Après deux tentatives avortées, dont la première, le 7 mars 1965, s’est soldée par un bain de sang, la marche reliant Selma à Montgomery, le 21 mars, est un moment charnière dans la reconnaissances des droits civiques des Noirs américains. C’est au cours de ce rassemblement que Martin Luther King prononcera un de ses plus célèbres discours. Alors que le cortège compte quelque 3 000 personnes le premier jour, ils seront plus de 25 000 à se masser à l’arrivée, le 25 mars, au pied des marches du Capitole de la capitale de l’Alabama. « Nous n’arrivons pas seulement après cinq jours et 80 kilomètres de marche. Nous arrivons après trois siècles de souffrance et de misère », avait notamment déclaré le charismatique révérend. Parmi la foule, de nombreuses personnalités, mais aussi Rosa Parks, qui monta à la tribune, elle qui fut le détonateur de ce mouvement en refusant, en 1955, de céder sa place à un Blanc dans un bus de Montgomery. En 1996, les 87 km séparant les deux villes ont été inscrits aux Circuits historiques des États-Unis. Il s’agit de la première route dédiée à la communauté noire.