Dans Marathon, Nicolas Debon relate l’histoire oubliée du coureur Boughéra El Ouafi aux Jeux Olympiques de 1928. L’auteur lorrain parvient à retranscrire toute l’émotion liée à la course, entre esthétique du mouvement, instants contemplatifs et symbole d’une liberté reconquise

L’histoire du sport, et particulièrement des Jeux Olympiques, est riche en images et en moments forts. Les plus marquants sont sans doute ceux qui reflètent tous les espoirs et les soubresauts de leur époque. Aux côtés de l’image de Jesse Owens triomphant lors des JO de Berlin en 1936, ou des poings levés de Tommie Smith et John Carlos à Mexico en 1968, d’autres sont plus discrètes : celle du marathonien Boughéra El Ouafi aux Jeux d’Amsterdam en 1928 est de celles-ci. Depuis ses débuts en bande dessinée, Nicolas Debon est fasciné par « les personnages qui créent leurs propres légendes » et le sport est son sujet de prédilection : après L’Invention du vide et ses alpinistes partant à la conquête de sommets infranchissables, puis Le Tour des géants, sur les premières étapes de montagne du Tour de France, le Lorrain replonge au moment de la naissance du sport moderne avec Marathon. « Je suis attiré par cette période du début du XXe siècle où le sport avait encore une dimension amateur, archaïque, où tout restait à inventer, explique l’auteur, qui a grandi à Nancy et est désormais installé à Saint-Dié-des-Vosges. Ces histoires de pionniers ont aussi une dimension de conte, de fable, ce sont des récits initiatiques à la portée universelle, vus à travers le regard d’un homme ou d’un petit groupe ».

Nicolas Debon souhaitait depuis longtemps aborder le thème de la course à pied. Au cours de ses recherches, il découvre l’histoire de ce marathonien né dans ce que l’on appelait l’Algérie française, membre d’une équipe de France loin d’être favorite aux JO de 1928. Dans Marathon, nous suivons du début à la fin la course de cet outsider anonyme à travers les yeux d’un journaliste ; au fil des cent planches de l’album, la focale va se resserrer de plus en plus sur le sportif, mais jamais nous ne serons plongés dans ses pensées. « Tenter d’imaginer ce qui se passait dans son esprit, penser à sa place me paraissait incongru voire déplacé » indique Nicolas Debon.

Marathon Nicolas Debon

Marathon page 42
© Illustration Nicolas Debon

Marathon a représenté « un défi » narratif et graphique pour l’auteur. Là où L’Invention du vide offrait l’occasion d’instants contemplatifs et de pauses propices aux dialogues, le marathon, son austérité, ses silences lui ont donné du fil à retordre. « Représenter la durée, le rythme d’un marathon, avec des mouvements très répétitifs, m’ont obligé à trouver des astuces, à sortir de ma zone de confort » décrit-il. Aux séquences qui se concentrent sur la foulée des coureurs, sur leurs jambes, sur leurs visages progressivement marqués par l’effort, succèdent des visions à une autre échelle : les groupes qui se forment, les arbres qui ploient sous les fortes rafales de vent qui soufflaient ce jour-là… balayé par un très beau rouge/brun aux nuances successivement très douces et plus sombres, Marathon est un livre à la fois esthétique par son trait et haletant par son scénario, tant on est suspendu à la progression du protagoniste principal. Dans les dernières planches, la vision se réduit, les périphéries s’estompent et l’esprit vagabonde lors de ces ultimes kilomètres, au bout de l’effort.

L’album s’achève sur la ligne d’arrivée. Le destin tragique que connaîtra ensuite El Ouafi, tombé dans la misère et dans l’oubli, n’est évoqué que dans la postface. « J’ai choisi de de me concentrer sur la course tout en évoquant en filigrane l’immigration, la guerre, le travail à l’usine qu’a connu cet homme qui a traversé le XXe siècle, explique l’auteur. Cette course a peut-être été pour lui une façon de devenir un homme libre, de s’affranchir de l’histoire que d’autres voulaient lui imposer ». 

 

Marathon de Nicolas Debon

Éditions Dargaud

www.dargaud.com