© Illustration : Philippe Lorin

« Ma biche », l’une des répliques les plus illustres de l’inoubliable Louis de Funès s’adressant, en mode penaud ou finaud, à Claude Gensac. La comédienne interpréta si souvent le rôle de l’épouse de Louis de Funès (une dizaine de fois, d’abord dans Oscar puis dans la série des Gendarmes) qu’on finit par croire qu’elle l’était à la ville comme à la scène. Mais la vraie biche à Louis était une Jeanne nancéienne, décédée en 2015 à l’âge de 101 ans. Elle était née, à Nancy en 1914, Jeanne Augustine Barthélémy de Maupassant, issue de la famille célèbre et d’origine lorraine des Maupassant, dont le plus fameux rejeton, Guy, était un cousin de la tante de Jeanne et publiait en 1875 sa première nouvelle, La main d’écorché, dans L’Almanach lorrain de Pont-à-Mousson. Jeanne vécut peu à Nancy. « La petite Jeanne Barthélémy, future Madame de Funès, n’a pas eu la chance de connaître ses parents. Son père, qui s’appelait Louis, fut tué par un obus à Verdun en 1918. Et comble de malheur, sa mère est morte peu après dans de terribles souffrances. Elle avait sans doute contracté la fièvre des tranchées en allant reconnaître le corps de son mari dans un hangar de Bar-le-Duc », écrivent Olivier et Patrick de Funès dans une biographie de leur père (1). Orpheline, Jeanne part rejoindre « Maman Titine », sa grand-mère maternelle, à Montmartre. Elle vit entre Paris, l’Anjou et le château de Clermont-sur-Loire, alors propriété de Charles Nau de Maupassant. Avec son cachet de La grande vadrouille, Louis de Funès rachètera le domaine en 1967. Toute la famille vivra dans l’immense château de Clermont jusqu’en 1986, entre les souvenirs d’enfance de Jeanne et la roseraie de Louis. Jeanne et Louis se rencontrent en 1942, dans une école de jazz, à Paris, rue du Louis lui fait du gringue et dès le primo bécot, avant un dernier métro, lui chante un solennel « À partir de maintenant, nous sommes fiancés ».Faubourg-Poissonnière. Pourtant « d’une timidité maladive »(1), Louis lui fait du gringue et dès le primo bécot, avant un dernier métro, lui chante un solennel « A partir de maintenant, nous sommes fiancés ». Fiancé et si ému que Louis oublie de préciser à Jeanne qu’il est déjà marié, depuis 1936, avec Germaine, une ancienne championne de tennis. Et qu’il est aussi déjà papa, d’un Daniel né en 1937. Jeanne « tombe des nues » lorsqu’elle l’apprend et, bien moins solennelle, chante l’au-revoir à la brève idylle : « Ma famille n’acceptera jamais que je vive avec un homme marié. Et moi-même je refuse cette situation. Notre rencontre restera un merveilleux souvenir, Louis, mais restons-en là »(1). C’est alors que Louis de Funès, sincèrement amoureux, accélère son divorce, d’avec une Germaine ravie de rompre, elle aussi, « ayant rencontré Henri, l’homme de sa vie ». Et quand Jeanne doute, Louis l’emmène chez son ex. « C’est une jeune femme agréable et souriante qui leur ouvrit la porte, elle embrassa [Jeanne], s’exclamant « que vous êtes jolie, je suis ravie pour Louis ! » »(1). Louis de Funès restera l’homme de Jeanne jusqu’à sa mort. Jeanne ne cessera, avec une jalousie amoureuse, de veiller sur lui et sa carrière. Elle est en partie à l’origine du flamboyant parcours de Louis de Funès, longtemps comique préféré des Français. Jeanne surveille tout, les rôles de Louis, les contrats, décidant même de qui serait à l’écran la femme de son mari. Elle a à la bonne Claude Gensac, celle-ci étant consciente du caractère jaloux de l’officielle Madame de Funès : « Avec moi, elle n’avait pas de souci à se faire », raconte Claude Gensac. Les relations sont plus tendues avec certains acteurs et réalisateurs qui soupent mal l’intrusion permanente de Madame de. « Quand Louis de Funès devint une vedette, elle fut omniprésente, le conseillait pour accepter ou refuser des scénarios, négociait les cachets avec les producteurs, insistait lourdement auprès des réalisateurs pour qu’ils ne lésinent pas sur les plans serrés de son Louis qui devaient magnifier ses yeux bleus. Plus tard, Edouard Molinaro, qui tourna Oscar et Hibernatus avec le comédien, s’en plaignit tout en soulignant les bienfaits que Jeanne apportait à son époux » (2).

(1) Louis de Funès. Ne parlez pas trop de moi, les enfants, Le Cherche Midi, 2013
(2) Le Point, 16 mars 2015