par Sylvain Villaume

 

Voici deux pavés qui, assemblés, cumulent déjà plus de 1 500 pages et, pourtant, on en redemande. Et ça tombe bien : une troisième ration de M est prévue, le temps pour la traductrice Nathalie Bauer de convertir de l’italien au français l’œuvre en tous points gigantesque d’Antonio Scurati, le romancier qui a fait œuvre d’historien en s’attelant à ce que personne avant lui n’avait jamais osé écrire en Italie : le roman vrai sur Mussolini. Redoutable prouesse, dans un pays et dans une époque où il est parfois de bon ton de considérer le fascisme avec une certaine indulgence voire avec nostalgie, quitte à réécrire les faits et à embellir un bilan pourtant dramatique. « C’est le roman que l’Italie attendait depuis des décennies », souligne en connaisseur Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra et le spécialiste d’une autre fatalité italienne – la mafia.

Le premier tome de cette œuvre hors normes, M, l’enfant du siècle, a valu à son auteur le prix Strega 2019, soit le Goncourt italien. Là-bas, il s’en est vendu 300 000 exemplaires, et le choc a aussi été considérable à sa réception un an plus tard en France, où Les Arènes ont pris le risque – payant – de traduire ce triptyque d’une ampleur qui n’a d’égal que sa puissance, en ces temps où notre pays aussi voit son histoire frelatée et détournée par de sinistres personnages dont la stratégie se résume à jouer sur les peurs de leurs concitoyens. Mais Z ici n’a rien inventé, il n’est jamais que le descendant là-bas de M.

M, l’enfant, du siècle, s’attache à décrire l’avènement de Mussolini par le détail et en multipliant les points de vue, en partant de la situation épouvantable de l’Italie au sortir de la Première Guerre mondiale, faite de deuils en quantité, de misère et de frustrations. Le tableau dressé par Scurati semble ne rien devoir oublier des circonstances qui ont conduit un tel dictateur au pouvoir, ni alors la pleutrerie du roi, ni la division rédhibitoire de la gauche.

Le deuxième volet emprunte son titre, M, l’homme de la providence, au terme employé par le pape Pie XI pour parler de Mussolini, fieffé mécréant pourtant, à l’issue des accords du Latran qui signent la réconciliation de l’Italie et du Saint-Siège. La période ici racontée, de 1925 à 1932, est celle au cours de laquelle une démocratie parlementaire passe presque tranquillement et en toute lâcheté sous le joug d’un homme qui installe une dictature absolue, personnelle, répressive, cynique. Un œil en Libye colonisée où l’Italie peine à devenir un empire, Scurati montre quels genres de précurseurs ont été les fascistes qui « mettent en œuvre en Cyrénaïque l’une des plus grandes déportations de l’histoire du colonialisme européen. »

Réussissant, entre autres performances, à trouver la bonne distance avec ses personnages, Antonio Scurati ne réserve guère de sympathie qu’au majordome de Mussolini. « Lorsqu’une plaisanterie du destin vous a amené à gouverner l’antichambre d’un dictateur, vous vous habituez bien vite à en voir de toutes les couleurs. Quinto Navarra a tout vu : il a vu des hiérarques en uniforme de général de la milice entrer avec un air de suffisance et sortir en larmes, il a vu de tristement célèbres cogneurs passer un mouchoir mouillé sur la semelle de leurs chaussures neuves pour atténuer le crissement du cuir, il a vu des évêques, des ministres, des capitaines d’industrie frémir dans l’attente d’être reçus, il vu l’angoisse la plus terrible, la flatterie la plus éhontée, l’exaltation la plus insensée, il a vu la lâcheté, l’obséquiosité, la cupidité, il a vu des hommes fiers ou mesquins, droits ou corrompus, sournois ou sincères, devenir le même homme en présence du pouvoir, des carrières brisées par caprice, des idiots élevés par distraction, des existences entières brûlées par accès de mauvaise humeur, des ambassadeurs, des princes et des criminels courber le dos et offrir leur gorge. »

Enfin, Antonio Scurati prolonge chaque chapitre de chaque volume par la reproduction fidèle de documents d’archives, discours, articles, courriers qui rappellent que ce que l’on a sous les yeux est un roman, certes, mais un roman véridique. Monumental, avec deux M et bientôt trois, monumental et stupéfiant.

 

M l'homme de la providence livre

M, l’enfant du siècle, 860 pages
puis M, l’homme de la providence, 668 pages,
Antonio Scurati, traduit par Nathalie Bauer,
Les Arènes, 24,90 euros chaque volume.
www.arenes.fr