Après Pereira prétend, Pierre-Henry Gomont confirme tout le bien que l’on pensait de lui avec Malaterre. C’est beau, c’est sauvage, c’est émouvant et subtil. C’est l’histoire d’une folie irrésistible, à la fois destructrice et créatrice. Chez Dargaud.

Il y a deux ans, Pierre-Henry Gomont bouleversait son monde avec le magistral Pereira prétend, chez Sarbacane. Dans cette adaptation d’un roman d’Antonio Tabucchi, Gomont décrivait avec grand talent les tourments intérieurs d’un universitaire apathique durant la dictature de Salazar, au Portugal. Dans Malaterre, son personnage principal semble aux antipodes du mélancolique et bedonnant Docteur Pereira. Sec, nerveux, roublard, Gabriel est un arnaqueur, un beau parleur qui a délaissé sa famille et poursuit aujourd’hui un rêve dingue : redonner sa grandeur à un vieux domaine familial perdu en pleine jungle. Au mépris des dégâts qu’il pourrait encore causer, il parvient à convaincre ses deux aînés de le rejoindre. Ils débuteront une nouvelle vie grisante et extraordinaire tout en restant les victimes collatérales des obsessions de leur père.

La flamme brûlant au bout de la cigarette perpétuellement plantée entre les lèvres de Gabriel, décuplée comme le symbole d’un feu intérieur qui l’anime et le ronge à la fois, révèle une qualité propre au trait de l’auteur : traduire graphiquement et avec inventivité les sentiments et les personnalités de ses personnages. A l’autre bout de l’échelle, les paysages urbains/sauvages sont traversés par une superbe palette de couleurs, tout aussi vivants que les personnages. Enfin, la langue d’un narrateur omniscient constitue un compagnon élégant et éclairant tout au long d’une intrigue toujours bien menée. Récit initiatique pour Claudia et Simon, épopée autodestructrice pour Gabriel, être pour lequel on ne cessera d’éprouver des sentiments contradictoires, Malaterre est une aventure grandiose à entrées multiples où tout nous touche au cœur.