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L’association luxembourgeoise Asti, dans le cadre d’un cycle de conférences organisé à l’occasion de son 40e anniversaire, s’est intéressée aux travailleurs frontaliers. L’occasion de balayer quelques idées reçues et d’en savoir un peu plus sur ces 200 000 personnes qui franchissent quotidiennement les frontières. 

Note : les informations de ce dossier spécial sont extraites d’une conférence (en présence d’Isabelle Pigeron-Piroth chercheuse à l’Université du Luxembourg et de Rachid Belkacem,chercheur à l’Université de Lorraine) et d’un grand sondage, organisés par l’Asti. 

Combien sont-ils ?

Un peu plus de 200.000, les « effectifs » ayant peu progressé l’an dernier compte tenu des crises sanitaire et économique. C’est 20 fois plus que dans les années 1970. En 1994, les frontaliers étaient environ 50 000 et représentaient alors environ un quart des travailleurs du Grand-duché, contre 45% aujourd’hui. Les différentes études prospectives qui ont été menées laissent à penser qu’en 2035, le Luxembourg comptera environ 300 000 frontaliers. En 2020, pour une raison qu’il est inutile de rappeler, le nombre de frontaliers a progressé de seulement 2 830 personnes contre plus de 9 000 l’année précédente. En 2008, le Luxembourg a accueilli près de 11 000 frontaliers de plus. 

« La Grande Région est un cas unique, en Europe. Je dirais même exceptionnel. La Grande Région, ce sont 25 % des travailleurs frontaliers en Europe », précise Rachid Belkacem, chercheur à l’Université de Lorraine. Autre information importante, aujourd’hui les nationaux (les Luxembourgeois) ne « représentent plus que 27 % des emplois salariés, soit 20 points de pourcentages perdus en 25 ans », indique Isabelle Pigeron-Piroth chercheuse à l’Université du Luxembourg. 

Où résident-ils ?

La moitié des frontaliers français, soit environ 50 000 personnes, vit à Thionville et environs. Les autres sont majoritairement installés dans les villes qui bordent l’A31 et qui disposent d’une gare. Quelques milliers de frontaliers vivent aussi à Metz. Sans surprise, les Belges sont majoritairement (73%) installés en province du Luxembourg tandis que les Allemands vivent à Trêves et dans les communes environnantes. Dans une enquête TNS publiée en mai dernier, réalisée auprès de 500 frontaliers, pour l’Asti, il est notamment indiqué que 14% des frontaliers français sont originaires d’une autre région de France que celle où ils résident (autrement dit de Lorraine). 

Plus de frontaliers ou de frontalières ?

Les frontaliers sont majoritairement des hommes. Les femmes représentent environ un tiers des effectifs et cela tant en Belgique, qu’en France et en Allemagne. La raison serait avant tout « pratique », les femmes étant plus souvent en charge de l’organisation familiale. On peut également imaginer que compte tenu des temps de trajet aléatoires entre le travail et le domicile, les ménages veillent à ce que l’un des deux parents « échappe à ce stress quotidien » et puisse notamment récupérer les enfants à l’école, par exemple.

Ils ont vieilli entre 1995 et 2020 

Selon les chiffres avancés par une étude de l’Université de Luxembourg, les frontaliers ont vieilli. Ceux venant de France affichaient un âge moyen de 35,1 ans pour les hommes et 32,7 ans pour les femmes, en 1995. En 2020, il est respectivement passé à 40,9 ans et 40 ans. On observe la même tendance pour les frontaliers venant d’Allemagne et de Belgique. Les Françaises et les Belges sont les plus jeunes (40 ans) et les Allemands les plus vieux, 43 ans (âge moyen). Ce vieillissement des frontaliers a différentes explications. « Cela peut être lié à des carrières plus longues, ce qu’il fait qu’ils avancent dans la pyramide des âges et commencent à gagner les âges les plus élevés. Cela peut être par les recrutements qui s’effectuent plus tardivement, avec l’allongement de la durée des études et probablement du fait que les personnes qui viennent travailler au Luxembourg ont eu une expérience passée dans leur pays de résidence », indique Isabelle Pigeron-Piroth. 

Dans quels domaines travaillent-ils ?

Spontanément, la finance vient à l’esprit. Elle fait partie du Top 5, derrière la construction, le commerce, la santé et devant l’industrie. Les frontalières sont tout particulièrement représentées dans le commerce, la santé et la finance. À noter que les Allemands et les Belges travaillent davantage dans la finance que les Français (très présents dans l’intérim). Cela avait déjà été mis en lumière dans un comparatif consacré aux différences de salaires réalisé par le Statec. L’organisme précisait qu’en 2019, les Français ont touché, en moyenne, 48 091 euros contre 56 768 euros pour les Allemands et 58 496 euros pour les Belges, ces derniers étant généralement les plus diplômés.

Pourquoi travaillent-ils au Luxembourg ?

Sans surprise, le Grand-duché séduit avant tout pour le niveau de rémunération et les avantages liés. Pour 71 % (82% des 18-34 ans et 88% des employés de l’IT) des frontaliers interrogés lors de l’enquête évoquée précédemment, c’est la motivation première. Loin derrière, 51% confient « avoir trouvé au Luxembourg un emploi correspondant à leurs qualifications ». 27 % déclarent n’avoir pas trouvé d’emploi dans leur région et 24% considèrent le Luxembourg comme un tremplin professionnel (40% chez les jeunes de 18-34 ans et les salariés du secteur financier).

Prends l’oseille et tire-toi ?

Pas tout à fait. Seuls 28 % des frontaliers confient venir au Luxembourg uniquement pour le travail et n’y avoir pas d’autres relations. 84 % sont également d’accord avec ces affirmations : « je me suis fait des amis au Luxembourg » et « Le Luxembourg traite correctement les travailleurs frontaliers au niveau de leurs droits ». En ce qui concerne leur ressenti, 86 % déclarent se sentir bien au Luxembourg, en dehors du contexte de travail. Il est intéressant de noter que 62 % des sondés indiquent qu’ils sont considérés par des membres de leur entourage ne travaillant pas au Grand-duché, comme privilégiés. C’est le cas pour 35% des Allemands, 61% des Belges et 75% des Français. Enfin, à noter que 20% des frontaliers disent aller au restaurant au Luxembourg et 49% y faire du shopping, au moins une fois par semaine. Preuves, s’il en fallait, qu’ils y dépensent aussi beaucoup d’argent. 

travailleurs Luxembourg

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L’ASTI

« Vivons ensemble ». C’est le slogan de l’Asti qui, depuis 40 ans, se bat pour en faire une réalité quotidienne. L’association développe de multiples projets et services en direction de tous les publics : enfants, jeunes, étrangers, seniors… Elle organise des cours de langue, des évènements culturels… Elle publie des brochures et des guides. Elle favorise les échanges et les débats…

Pour tout savoir : www.asti.lu

 

 


Jeunes diplômés : se « bouger » est un bon investissement

Mauvais temps pour les étudiants lorrains qui ont terminé leurs études récemment et cherchent aujourd’hui à décrocher un premier job au Grand-duché. Compte tenu de la situation sanitaire et économique, les embauches de frontaliers ont tourné au ralenti en 2020. Cela ne durera pas. Faut se bouger. Voici pourquoi et comment. 

jeunes diplômés Luxembourg

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Oui, c’est le cirque et ce n’est même pas drôle pour les jeunes diplômés en quête d’un premier job au Grand-duché. Mais le Luxembourg a prouvé à de nombreuses reprises, sa capacité à s’adapter et à réagir. À la moindre embellie (sanitaire), l’activité repartira certainement en flèche. Différentes études l’ont mis en lumière, le pays comptera 100 000 frontaliers de plus, d’ici à peine 15 ans.

Plutôt que de tourner en rond, les jeunes diplômés ont tout intérêt à mettre à profit le temps qui passe pour augmenter, plus que jamais, leur employabilité. Cela signifie notamment parfaire leur maîtrise des langues étrangères. Parler français et anglais (pas le baragouiner ! Il faut le parler, le lire et l’écrire) est impératif dans les secteurs de la banque et la finance. Les candidats trilingues (dès lors qu’ils maîtrisent parfaitement le français et l’anglais) ont assurément un sacré avantage. Faut-il en plus parler allemand, luxembourgeois ou chinois ? Tout dépend bien évidemment des secteurs et des entreprises mais parler le luxembourgeois (ne serait-ce qu’un peu !) permet assurément de soigner ses « relations sociales » au quotidien. Outre les langues, les jeunes diplômés doivent soigner leurs soft-skills. Et tout particulièrement leur sens de l’adaptation, la flexibilité ou bien encore leur capacité à travailler en équipe, selon une étude de l’Adem (Agence pour l’emploi). Ces compétences il est possible de les affiner (et de les valoriser dans un CV) au travers de petits jobs et d’engagements bénévoles, par exemple. 

Quels secteurs recrutent ? Les détenteurs d’un bon diplôme (avec un peu d’expérience ou des compétences pluridisciplinaires -commerciales et techniques, par exemple-, c’est mieux) en comptabilité, en gestion, en droit, en management ou bien encore en informatique, ont potentiellement plus d’opportunités. Mais il est faux de penser que sans master et une passion pour les chiffres, point de salut.  La restauration, le secrétariat, l’industrie ou bien encore la santé offrent également des perspectives à de jeunes professionnels même si l’actualité fait que certains métiers tournent au ralenti. Enfin, dernière information à ne pas perdre de vue, selon les experts, 50 % des métiers qui s’exerceront dans 10 ans, n’existent pas encore. Nul doute que le Luxembourg ne sera pas à la traîne en la matière compte tenu de l’agilité de son économie. Autrement dit, les outils, notamment informatiques (et ils sont partout) sur lesquels sont aujourd’hui formés les étudiants ne sont pas ceux qu’ils seront amenés à utiliser dans le cadre professionnel, dans peu de temps. Mieux vaut donc, dès à présent, attiser ses capacités à s’adapter, à se remettre en cause, à réagir même si pour l’heure tout semble comme figer. Bref, se « bouger » est un bon investissement. 

Les métiers recherchés

En 2019, juste avant la crise, l’Adem a relevé les métiers en tension et pour lesquels il y a donc des besoins urgents en main-d’œuvre : juristes, spécialistes en droits des sociétés, comptables, audit et contrôle, profils médicaux (docteurs), responsables commerciaux, technico-commerciaux, gestionnaire de personnel, marketing, spécialiste du e-commerce, développeur informatique.

Comment sont perçus les frontaliers au Luxembourg ?

Rachid Belkacem, chercheur à l’Université de Lorraine : « (Selon deux études), il y aurait deux perceptions positives même très positives sur un plan économique qui seraient l’apport en personnels en qualifications, en savoir-faire qu’apportent les frontaliers à l’économie du Grand-duché. Deuxième perception positive, les travailleurs frontaliers contribuent à l’enrichissement à la fois social et culturel du pays, tout en permettant une diversité sociale. Les perceptions négatives, il y en a aussi. Et elles se situent essentiellement sur un plan identitaire : la crainte de voir la perte d’identité culturelle, du patrimoine culturel, la perte du luxembourgeois ou alors que le luxembourgeois soit enfoui dans cet environnement international. Tout récemment, dans les enquêtes réalisées, il y a une seconde perception négative en relation avec les flux des frontaliers, en essor, qui auraient un impact négatif sur l’environnement et la qualité de vie ».


Témoignages

Sabine, 41 ans

« J’ai habité à Luxembourg durant plusieurs années, attirée par le niveau de rémunération, les avantages et les opportunités de carrière. Y vivre est agréable. La capitale est à taille humaine et en même temps internationale. Elle compte de très bons restaurants et de belles boutiques. La proximité de l’aéroport est également un avantage, il est facile de s’échapper pour partir en escapade le temps d’un week-end. J’ai quitté Luxembourg il y a 5 ans, pour partir vivre à l’étranger. Je suis de retour depuis quelques mois. Comme j’y travaille à nouveau, avec ma famille, nous avions envisagé nous y installer. Mais nous n’avons pas pu scolariser notre fille dans une école internationale (notre fille parlant surtout anglais). La seule école susceptible de l’accepter était hors de prix. Nous nous sommes donc rabattus sur Thionville qui dispose d’une école intégrant de l’anglais dans son programme. J’appréhendais un peu de devenir frontalière compte tenu des difficultés à se déplacer mais j’ai la chance de ne pas avoir d’horaires trop stricts. Je peux donc m’organiser pour éviter les heures de pointe sur l’autoroute. Je télétravaille également plusieurs jours par semaine. Pour l’instant, tout se passe donc bien ».

 

Portrait Rith Sovandy

Rith Sovandy, 26 ans

« J’ai récemment obtenu mon Master Stratégie et Management à l’International (Université Paris Saclay). J’habite Metz et je suis actuellement à la recherche active d’une opportunité professionnelle dans le milieu du consulting en stratégie, management et organisation des entreprises. Comme je n’ai guère envie d’aller travailler à Paris, je concentre, pour l’heure, mes recherches sur le Luxembourg. Plusieurs raisons à cela : rester dans la région, bénéficier d’une bonne rémunération et d’un bon pouvoir d’achats, avoir des opportunités de carrière au sein d’entreprises de renom. Certes, il me faudra composer avec les déplacements entre Metz et Luxembourg. Mais cela ne me pose pas vraiment de problèmes. Durant mes 2 années d’études à Paris, je passais quotidiennement 3 heures par jour dans les transports en commun, entre mon domicile et mon campus. Disons que j’ai l’habitude. Jusqu’à présent, mes recherches n’ont pas abouti. Les délais de traitement des candidatures sont actuellement particulièrement longs, de 6 à 8 semaines. Il est clair que le Covid-19 complique tout. La situation financière est tendue. Faute d’avoir de l’expérience et d’être opérationnels très rapidement, les nouveaux diplômés ne sont pas forcément privilégiés. Je suis motivé, j’ai une bonne formation et je maîtrise trois langues (français, anglais et cambodgien), mes recherches aboutiront. Je suis sur LinkedIn (Rith Sovandy Uch), si jamais… ».

 

Marie, 52 ans

« Je travaille au Luxembourg depuis une quinzaine d’années. J’habite Metz et je me déplace en TER. Personnellement, je trouve qu’à partir du moment où la Région Lorraine a disparu pour intégrer le Grand Est, les conditions de circulation se sont dégradées. Patrick Hatzig (ancien vice-président aux transports et mobilités au Conseil Régional de Lorraine, sous l’ère Masseret) est un élu pour lequel j’ai, aujourd’hui encore, du respect. Depuis le début de la pandémie, je télétravaille. Moi qui suis célibataire, j’avoue être impatiente de retourner au bureau car l’absence totale de relations sociales, est pesante. Je travaille dans l’univers de la banque. Travailler au Luxembourg n’a jamais été une ambition, un désir ou une priorité. À la suite d’un licenciement, en France, j’ai répondu à une annonce pour un poste chez Ikea (également en France). Le salaire que l’on me proposait, était ridicule, compte tenu de ce qui était demandé en contrepartie. J’étais convaincue que je pourrais mieux gagner ma vie et moins stresser, en faisant des ménages au Luxembourg. Alors j’ai fait quelques recherches en ce sens. Et, par hasard, je suis tombée sur une offre, en phase avec mes compétences. Alors, j’ai postulé. J’ai été embauchée. Le salaire était correct. Je suis restée. Cela fait 15 ans que cela dure, notamment car mon emploi du temps me permet de conjuguer mes activités professionnelles et mon engagement associatif qui tient une place prépondérante dans ma vie. Faire carrière, gagner beaucoup d’argent n’a jamais été une priorité. Et cela ne le sera jamais. »

 

Portrait Alex DillAlexandre, 27 ans

« Pour l’heure, je travaille comme responsable d’une pizzeria, en Moselle. Mais je compte renouer avec mon premier métier qui est électricien – je suis titulaire d’un Bac Pro d’électromécanicien- et partir travailler au Luxembourg, dans les semaines à venir. J’ai déjà pris des contacts avec différentes sociétés d’intérim ainsi qu’avec quelques entreprises. Les premiers échanges sont plutôt positifs donc je suis confiant. Ce choix d’aller travailler au Grand-duché est lié aux salaires qui sont plus importants qu’en France et aux perspectives plus rapides de gravir les échelons. J’envisage, à plus long terme, de créer mon entreprise. Je vis actuellement à Metz et compte me rapprocher un peu de la frontière pour limiter la perte de temps dans les déplacements. C’est pourquoi, je cherche également, prioritairement, du côté d’Esch-sur-Alzette. Cela dit, faire de la route ne m’angoisse pas particulièrement. »