L’Histoire regorge de ces exemples d’Hommes qui ont cherché à accéder à l’absolu de Dieu. Au sein de l’Église catholique, beaucoup ont exploré le sillon des sources originelles du christianisme. Mais un seul, Martin Luther, est parvenu à imposer, pacifiquement, par la seule puissance des mots, l’idéal d’un chemin direct vers Dieu. Seul face à une Église omnipotente, le moine qui a osé défier Rome, a donné naissance à la Réforme, et imposé par là-même une nouvelle vision de la liberté individuelle.
Par Marc Houver

Martin Luther n’était pas prédestiné à tenir une place prépondérante dans l’histoire de l’Europe de la fin du 15ème et du début du 16ème siècle, lorsqu’il voit le jour en Saxe, le 10 novembre 1483. Ses parents, d’extraction paysanne, rêvent d’un fils juriste et cherchent, par une éducation d’une sévérité excessive (son père comme sa mère le battent parfois jusqu’au sang !) à le pousser sur cette voie. Le jeune Martin en hérite, tout à la fois, une absence d’estime de soi et une capacité à entrer en rébellion. Il fréquente les meilleurs établissements d’instruction d’Erfurt, détenus par le clergé qui dispose alors du monopole de l’enseignement. Le jeune Martin, ancien enfant de chœur, s’y sent bien. Mais en ce début de siècle, la peste fait des ravages. Le mal mystérieux sème la désolation sur son passage et frappe aveuglément. Seule l’Église permet de se consoler de la dureté de la vie. Même si elle ne constitue pas l’assurance d’une existence facile, au moins incarne-t-elle une promesse de paradis, après la mort. L’approche que Martin Luther a popularisée, à son corps défendant, développe une véritable révolution sociale qui inquiète l’ordre établi et ouvre la porte à des guerres de religions.D’autant que l’Église imprègne la vie sociale, de la validité des testaments à la légalité des mariages, en passant par la légitimité des naissances. Extra Ecclesiam nulla salus, Hors de l’Église, point de salut, au sens propre comme au sens figuré. Plus encore pour Martin qui est persuadé que le bonheur posthume est promis à ceux qui respectent les principes, les rites et les lois de l’Église. À 23 ans, sa maîtrise de philosophie en poche, il fait l’expérience de la mort, au cours d’un violent orage. La peur est telle qu’il s’interroge sur son équilibre spirituel. Une forme de chemin de Damas personnel qui le place face au premier carrefour de sa jeune existence, suivre la voie tracée par son père ou prendre sa vie en main. Son choix est immédiat : il sera moine et prend l’habit des Augustins, un Ordre monastique des plus sévères. Le respect rigoureux de la Liturgie des heures qui prive de sommeil, la frugalité des repas, l’inconfort de la robe de bure, l’absence de vie privée, ne constituent pas un obstacle pour qui croit au renoncement. Il pousse même la dévotion jusqu’à ses limites, allant jusqu’à dormir dans la neige et se flageller, persuadé que la seule voie d’accès au salut se situe dans l’imitation du Christ. Cette quête est toutefois aussi vaine que sincère. Malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à accéder à Dieu. La déception est grande. Envoyé par son Ordre en mission à Rome, Martin Luther y découvre une capitale spirituelle administrée par des personnes qui n’ont guère que des préoccupations temporelles. Il cherchait l’élévation, il découvre à Rome bassesses et turpitudes. Le choc est terrible. Le doute l’assaille, mais il revient armé d’une certitude au moins : Rome n’est pas le Christianisme. À son retour, son Ordre lui confie la chaire d’étude biblique de l’Université de Wittenberg. Il s’y consacre pleinement, travaillant nuit et jour à la lecture des textes sacrés. Il y puise une intime conviction qui ne le quitte plus : le salut s’obtient dans une relation directe à Dieu. L’idée, totalement révolutionnaire pour l’époque, met en cause l’intermédiation de l’Église. La braise de la Réforme couve. La mise en place des Indulgences1, ces passeports pour l’éternité que la Papauté monnaie dans l’Europe entière pour renflouer ses caisses, provoque l’embrasement.  Martin Luther ne saurait admettre que le pardon puisse s’acheter. La veille de la Toussaint 1517, il rédige les 95 thèses2 contre les Indulgences, qu’il placarde sur la porte de l’église de Wittenberg. Le succès de ces écrits est immédiat. Ils trouvent un écho auprès des fidèles. Mais ces thèses recueillent également l’assentiment de la noblesse allemande et notamment de Frédéric de Saxe qui trouve là un bon prétexte pour s’affranchir du versement de l’impôt à Rome. L’Église romaine a beau excommunier Martin et le frapper d’hérésie, cela ne change rien. Un mouvement est enclenché, plus puissant que tout, relayé par l’usage de l’imprimerie et la capacité d’écriture de Martin Luther. Autonome dans sa pensée, il ne craint nullement le jugement de ses contemporains tant il est persuadé que l’avenir lui donnera raison. Son écriture, crue, directe, adaptée à chacun de ses auditoires, frappe fort. Il est un propagandiste hors pair, ce qui l’aide à obtenir le concours des puissants du monde pour purifier l’Église de ses maux. Il n’a peur de rien. Il incarne, pleinement un concept nouveau qui gagne, petit à petit, toute l’Europe, la liberté d’opinion. Le puissant mouvement de la Réforme est engagé. Il ne s’arrête plus. Bien au contraire, il suscite des émules en donnant naissance à différentes Églises protestantes. Mais surtout, l’approche que Martin Luther a ainsi popularisée, à son corps défendant, développe une véritable révolution sociale qui inquiète l’ordre établi et ouvre la porte à des guerres de religions qui viendront, malheureusement, entacher la pureté originelle du projet de Martin Luther. La Renaissance allait, en Europe, s’achever dans l’intolérance religieuse.

(1) Voir ci-dessous
(2) Martin Luther n’a que 34 ans !


LES INDULGENCES

IndulgencesLe Pape Jules II s’est, dès le début de son pontificat, beaucoup adonné aux plaisirs de la chair comme à ceux de la bonne chère. Il a, par ailleurs, mené un tel train de vie qu’il a été obligé, par manque d’argent, d’arrêter le chantier de la Basilique Saint Pierre de Rome. Pour renflouer des caisses vides et financer le dôme de la basilique, la papauté a eu l’idée aussi ingénieuse que perverse, de mettre au point un système baptisé Indulgences. Il permettait d’obtenir, en contrepartie d’espèces sonnantes et trébuchantes, la rémission des peines temporelles dues aux péchés déjà pardonnés par l’Église. Un véritable « trafic d’Influences » s’est ainsi développé au fil du temps, contre lequel Martin Luther s’est violemment insurgé, n’hésitant pas à défier la plus haute autorité de l’Église pour ses dévoiements à travers ses célèbres « 95 thèses ».


LES 95 THÈSES

Des innombrables écrits produits par Martin Luther, il en est un qui l’a définitivement inscrit dans l’Histoire de la vie religieuse en Europe, les 95 thèses théologiques contre les Indulgences. Morceaux choisis :
– En disant : faites pénitences, notre Maître et Seigneur Jésus-Christ a voulu que la vie entière des fidèles fut une pénitence.
– Le Pape ne veut et ne peut remettre d’autres peines que celles qu’il a imposées lui-même de sa propre autorité ou par l’autorité des canons.
– Les prêtres qui, à l’article de la mort, réservent pour le Purgatoire les canons pénitentiels, agissent mal et d’une façon inintelligente.
– La transformation des peines canoniques en peines du Purgatoire est une ivraie semée certainement pendant que les évêques dormaient.
– La mort délie de tout ; les mourants sont déjà morts aux lois canoniques et celles-ci ne les atteignent plus.
– Il semble qu’entre l’Enfer, le Purgatoire et le Ciel, il y ait la même différence qu’entre le désespoir, le quasi-désespoir et la sécurité.
– Ainsi, cette magnifique et universelle promesse de la rémission de toutes les peines accordées à tous sans distinction, trompe nécessairement la majeure partie du peuple.