L’Alsace est son pays natal, la Moselle son pays vital, la nuance essentielle. Désormais Bourguignon, Emmanuel Graff fut aussi Suisse et probablement marin. Son vrai port d’attache est lorrain. Les sons, les odeurs et la lumière de la Lorraine minière et sidérurgique ont donné le la de sa première vie de documentariste, dédiée à raconter la vigueur de la terre ouvrière. Il l’a dévoilée à sa manière d’ethnographe attendri, réalisant d’abord, en 1991, Sous le gueulard, la vie. Soixante-et-onze minutes qui racontent la fin de l’usine sidérurgique d’Uckange

Trente ans après son premier film-documentaire sur la Lorraine, il prépare le dernier (diffusion programmé en 2022), à l’approche originale et unique, Les secrets d’usine : « En fait, c’est un thème que j’avais découvert en 1991, en filmant des gens qui vivaient la fermeture de l’usine et qui avaient envie de me raconter autre chose que la grande solidarité ou la grande pénibilité. En marge des tournages effectués en 1991 à Uckange, certains commençaient à me dire des choses à part, que je ne connaissais pas, comme le fait qu’ils chassaient le gibier sur le site de l’usine, ou ce qu’il se passait pendant les pauses, car on ignore souvent qu’il y avait des grands temps d’attente entre deux coulées de fonte et pendant ce temps-là, il fallait bien meubler. Ils m’ont raconté aussi la fabrication d’objets personnels sur place, un sujet méconnu et qui a longtemps été tabou, personne n’en parlait, il ne fallait pas que ça se sache trop. Certains abordent aussi « la fauche », qui en fait n’était pas de la fauche, mais un emprunt de petits matériels de l’usine, avec l’accord tacite des chefs ». Pas si anecdotiques, ces temps d’usine révélaient aussi les rapports hiérarchiques, les relations internes et les méthodes d’administration. « Une usine personnelle et intime qui n’a jamais fait l’objet d’aucun documentaire ». Mais pourquoi stopper la série ? Il répond à la mode Thorez. « Il faut savoir s’arrêter. Et puis j’ai peur de devenir le documentariste de la Lorraine sidérurgique ». C’est par le grandiose et médiatique qu’il avait baptisé son expédition cinéaste en Moselle, à l’âge de 24 ans. Il rembobine et retrouve, plus haut, le gamin confié à ses grands-parents lorrains, dont la maison voisinait les six hauts-fourneaux d’Uckange. La famille Krier, faite de petits notables, n’avait aucun lien direct avec l’usine, sinon un arrière-grand-père menuisier dont l’usine était cliente sous l’annexion allemande. « J’ai très vite rejoint la Lorraine, ma mère migrant vers la Suisse et me confiant un temps à mes grands-parents ». Emmanuel Graff vit à Uckange et Thionville jusqu’à l’âge de 14 ans, l’essentiel de ses loisirs revient à croiser les connaissances uckangeoises de la famille : « Mes grands-parents connaissaient tout le monde. On passait notre temps à Uckange entre les vieilles rues, dans les différents quartiers. L’usine, qui était au bout du jardin de la maison, a donc toujours été présente dans mon esprit, aussi bien au niveau sonore, que visuel ou olfactif ». Il la retrouve donc après une décennie suisse, dans le tumulte d’une Lorraine qui se désindustrialise. Le hasard le conduit chez un producteur suisse en quête de sujets. Il est en quête de financements. Les pièces du puzzle s’encastrent, il débarque à Uckange « avec une envie énorme de parler de ce pays » et fait les bonnes rencontres, dont celle, « marquante », avec le leader de la CFDT, Jean-Louis Malys. « La ville est en ébullition », les hauts-fourneaux sont annoncés en voie de disparition, il revoit sa copie et entame les prises de sons et de vues pour atteindre un film différent, « à deux têtes » : d’une part, l’idée initiale – parler des ouvriers et de l’immigration – et d’autre part celle glanée en route, « une trame tragique, celle de la fermeture ». « Le tout donnera quelque chose de bicéphale mais très cohérent », un film presque sans filtre, qui échappe à l’ouvriérisme béat. Une immersion en mode réaliste. Depuis, Emmanuel Graff vit « une double vie », entre ses voyages-reportages et ses métiers, d’assistant social à Lausanne, hier, de conseiller Pôle Emploi en Bourgogne, aujourd’hui. Il ne vit pas de son activité de reporter-documentariste. Ce qui ne le fait pas de facto militant, il est plus « dans la révolte personnelle » : « Je ne me reconnais pas dans le terme militant, mon discours n’est pas suffisamment clair pour cela. Je me pose 100 000 questions et je suis dans l’intuition ». Il se veut témoin et passeur, sensible et subjectif, et semble tourner pour tenir une promesse, montrer à l’écran ce qu’il aime ou aime détester, par exemple l’emprise du Rassemblement National sur ces terres d’immigration. Sorti d’un monde de petite bourgeoisie et raconter la classe ouvrière l’a-t-il fait « transfuge de classe » ? Quelques réactions, dans sa famille ou son cercle amical, lui ont imposé la question. Ce qu’il nomme « les aspects imprévisibles ». « Quand j’ai commencé à montrer les images, j’ai eu des réactions auxquelles je ne m’attendais pas. J’ai constaté une sorte d’étonnement négatif : mais pourquoi va-t-il filmer ces gens-là ? » Pour celui qui déteste le jeu des étiquettes, la surprise a été de taille et le titille toujours : « Trente ans après, je n’en reviens toujours pas. C’est comme si j’avais traversé la rue pour aller voir les gens d’en face. Ce sont des crispations qui montrent que les clivages existent encore »… bien que n’ayant pas abîmé son envie folle des pas de côté.


Fasciné par la Lorraine… et l’Ukraine

Après Sous le gueulard, la vie, Emmanuel Graff poursuit sa quête lorraine et officialise son idée fixe de traverser la rue. Il coréalise L’héritage de l’homme de fer, « road movie entre 2006 et 2009, en Lorraine, dans la Ruhr et au Luxembourg, à travers les friches industrielles et avec ceux qui veulent garder les traces. Ou pas… », écrit et réalise La trace des pères, avec au centre du scénario « la transmission de la culture ouvrière au pays du fer ». A l’été 2016, il s’expatrie en France et part à la cueillette, à quelques mois de l’élection présidentielle, des envies et colères d’une France qu’on écoute moins. Le résultat est passionnant, une fresque baptisée Hexagones. Il le lâche avec une pensée pour sa famille et particulièrement son épouse « en connivence », Anna : 80% du temps de ses loisirs sont réservés à l’activité cinéaste : voyager, écrire, chercher des financements, filmer, monter, organiser les diffusions. Anna est Ukrainienne, responsable sans doute de cet autre attachement fort d’Emmanuel Graff à un territoire, celui de l’Ukraine, celle de là-bas et celle d’ici. Il rigole, très sérieusement : « L’Ukraine est entrée dans ma vie par effraction ». Il lui consacre deux films-documentaires : Sacha. H. Des ailes au Maïdan , abordant « la Révolution de la dignité ukrainienne de 2014 », et Carnets ukrainiens, où se croisent des destins lorrains et ukrainiens. Dans ce film, il évoque un lieu étonnamment peu connu en Lorraine : le Camp du Ban Saint Jean, près de Boulay-Moselle. Ce camp, isolé en forêt, eut d’abord pour vocation de « récupérer les blessés des fortifications de la Ligne Maginot ». À partir de 1941, la Moselle est allemande, le Ban Saint Jean est un camp de prisonniers russes et ukrainiens (300 000 personnes passeront par ce lieu). Les témoins décrivent « un cortège de morts-vivants ». À la Libération, on découvrira les 200 fosses communes, renfermant plus de 20 000 cadavres… « le plus grand charnier nazi de France ».

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