(François Mitterrand et Helmut Kohl se recueillent devant l’Ossuaire de Douaumont en septembre 1984 © DR)

Un an avant sa mort, le 31 décembre 1994, François Mitterrand s’adresse à ses compatriotes. Il achève son allocution par ce propos, mystérieux pour les uns, jubilatoire pour d’autres, émouvant et beau pour la plupart des téléspectateurs : « Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas ». Promesse tenue. Vingt ans après sa disparition, cent ans après sa naissance – le 26 octobre 1916 à Jarnac –, François Mitterrand hante encore les rayons des librairies et réchauffe le cœur d’un Parti Socialiste triste comme un orphelinat.

mitterrand-profil- (© Philippe Lorin)À lire Ma part de vérité, et pour peu que l’on croie aux communications avec l’au-delà, Mitterrand est l’invité d’honneur du débat de 2016. Débat placé sous l’influence de l’extrême-droite, qui dicte les règles, impose ses thèses et siphonne le cerveau – hémisphères droit et gauche – d’une classe politique française désorientée. Dans cet essai de 1969, François Mitterrand ouvre une minuscule fenêtre sur son passé et laisse entendre ce qui est aujourd’hui avéré. Il offre aussi une leçon d’orientation : « S’il était vrai que j’eusse été d’extrême-droite dans ma jeunesse, je jugerais plus honorable d’être là où je suis aujourd’hui que d’avoir accompli le chemin inverse, où l’on se bouscule, semble-t-il ».

Ses premiers liens avec la Lorraine – outre Verdun, où naît sa future épouse, Danielle Gouze – sont dans les livres de Barrès. 1940, Verdun à nouveau, le 14 juin : « Au lieu-dit Mort-d’Homme, Mitterrand est atteint par un éclat d’obus, la poitrine en sang, il est évacué vers plusieurs hôpitaux »1, à Toul, à Lunéville et à Bruyères. Fait prisonnier et expédié au Stalag IX-A, près de Ziegenhain, en Thuringe, il s’évade une première fois. On le retrouve à Boulay (Moselle), où l’attend une déportation en Pologne. « Au petit matin du 10 décembre 1941, Mitterrand escalade la porte du camp et s’enfuit sous les balles, il se cache pendant trois jours dans le placard d’un bar-tabac. Grâce à plusieurs filières d’évasion, dont celle des cheminots communistes, il rejoint la zone non-occupée »1.

À Metz, il est d’abord pris en charge par le réseau de résistance de Sœur Hélène. Suzanne Thiam en est une membre active. Cette jeune femme réceptionne un soir deux « colis » (elle nommait ainsi les évadés et réfractaires qu’il fallait aider à franchir la frontière) : Roger-Patrice Pelat et François Mitterrand. Pelat, dans l’organisation des cercles mitterrandiens, est du tout premier, celui des intimes. Il est de ceux, rares, qui le tutoient. Un rang qu’il tiendra jusqu’au bout, même au cœur de la tempête Pechiney et de l’affaire Bérégovoy, dans les années 90, quand le premier occupe l’Élysée et le second une place dans le palmarès des grandes fortunes françaises. Le président et l’homme d’affaires se sont connus durant la guerre, ont vécu ensemble l’évasion et la résistance.

C’est dans ce même contexte que François Mitterrand rencontre Raymond Mondon2, futur et flamboyant maire de Metz. La relation entre les deux hommes éclaire le parcours de Mitterrand. La Lorraine illustre bien la conception mitterrandienne des réseaux : une lumineuse nébuleuse qui lui permet d’entretenir des amitiés, de tisser sa toile...Un chemin romanesque où cohabitent magistralement, comme si les uns nourrissaient les autres, fidélités et renoncements, grandes et basses œuvres. Si Raymond Mondon a fait finalement le choix de De Gaulle, ses prémices politiques sont mitterrandistes.

Il intègre en 1944 le Mouvement National des Prisonniers de Guerre et Déportés (MNPGD), trusté par la mitterrandie naissante, et il est élu député de Moselle en 1946 sous l’étiquette UDSR (Union Démocratique et Socialiste de la Résistance). Mais c’est en « ministre d’ouverture » (il a, depuis, rejoint le RPF gaulliste) que Mondon intègre le gouvernement de Mendès-France, en 1955. Il est nommé secrétaire d’Etat à l’Intérieur, auprès du ministre de l’Intérieur… François Mitterrand. Une lecture rapide du processus laisse à penser que le bon Mendès a réuni place Beauvau deux vieux amis.

Pour le biographe de Raymond Mondon, Gaétan Avanzato, la passe est plus rusée : Mendès se méfie de Mitterrand et de ses connexions, il ne veut pas lui laisser, seul, ce lieu stratégique de la République. Mitterrand s’agace parfois de la présence de Mondon à ses côtés. Mais les amitiés nées au Stalag restent toute-puissantes chez Mitterrand, des liens à part, mieux que tissés, gravés. « Avec mon père, comme avec tous ses anciens compagnons de Stalag, François Mitterrand était d’une fidélité résistant à toutes les épreuves », explique Jacques Drapier, l’ancien maire de Neufchâteau.

Son père, Robert Drapier, que François Mitterrand avait connu lors de sa captivité, est aussi du cercle des premiers. Député-maire de Longuyon, il est l’un des relais lorrains les plus actifs et fidèles de François Mitterrand. Et lorsque Drapier est mis en cause dans une affaire de diffamation, c’est Mitterrand en personne, renfilant sa robe d’avocat, qui vient le défendre à la barre. Il en fait de même, en 1950, pour Raymond Mondon.

La Lorraine illustre bien la conception mitterrandienne des réseaux : une lumineuse nébuleuse qui lui permet d’entretenir des amitiés, de tisser sa toile et, finalement, d’exprimer sa vision de la politique, de la France et de la fonction présidentielle. Une fonction qu’il a très tôt en tête. Il est ambitieux, s’en donne les moyens, et cela passe par la Lorraine. Ainsi entretient-il, parfois dans le plus grand secret, des relations très diverses. Il est fréquemment l’hôte, à Saint-Dié, d’Edgard Pisani et de son épouse Fresnette, petite-nièce de Jules Ferry. Il nourrit avec le notaire de Saint-Mihiel, Gilbert Morlet, des échanges amicaux et durables. Et c’est chez Roger Streiff, président mosellan de la fédération des prisonniers, membre de l’UDSR (et futur patron du SAC messin), que Mitterrand va dîner lors de sa première visite à Metz en tant que ministre des Anciens Combattants, en février 1947.

congres-de-metz (©DR)C’est encore à Metz, 32 ans plus tard, que va se jouer l’une des parties les plus décisives de sa carrière, au congrès du Parti Socialiste qui se tient au Parc des Expos, en avril 1979. Affaibli par l’échec aux législatives de 1978, François Mitterrand arrive à Metz en terrain miné. Il a en bandoulière un porte-flingues hors-pair, Gaston Defferre, et dans le rétroviseur un Michel Rocard requinqué et fricotant avec Mauroy.

Chevènement est aussi porteur d’une motion (texte d’orientation politique), tout comme son ancien lieutenant, le jeune député des Vosges Christian Pierret, unique Lorrain à la tête d’une motion. Pierret se pointe à Metz avec son texte « Union Pour l’Autogestion ». « Tu feras 4,9% » lui avait prédit Defferre. Fait et dit, Pierret totalise 4,9% ! Pile-poil comme il faut sous la barre des 5%, seuil à franchir pour entrer au comité directeur.

Au premier tour, Mitterrand n’atteint pas la majorité (il fait 45%). S’entament alors les tractations en vue du second. Pierret raconte : « Nous sommes partis tous les deux dans une petite salle. “Je n’ai pas besoin de vous”, m’avait dit Mitterrand, « mais si vous venez avec moi, ce sera plus simple”, et il insistait : « mais je n’ai pas besoin de vous… » ». Sous la pression des membres de son courant, truffé de Rocardiens, Pierret choisit l’entre-deux. Sans rallier Rocard, il se maintient contre Mitterrand.

Trois Lorrains entreront dans le gouvernement Mauroy issu de la victoire de mai 1981 : le Messin Jean Laurain, aux Anciens Combattants, le Mirecurtien-Nancéien-Voyageur Jack Lang, à la Culture, et le Spinalien André Henry, au Temps libre. Pas de Pierret. « Il faut qu’il attende un peu », avait dit Mitterrand à Mauroy. Christian Pierret attendra longtemps et ne sera ministre (de l’Industrie, de 1997 à 2002) que sous la présidence de Jacques Chirac, dans le Gouvernement Jospin.

C’est aussi en Lorraine, à Épinal, le 8 mai 1981, dans une salle survoltée, que Mitterrand achève sa campagne présidentielle. Chargé de chauffer la salle, Christian Pierret, brillant tribun, se souvient : « quand j’ai commencé mon discours, Mitterrand quittait seulement Le Bourget. J’ai parlé et improvisé pendant deux heures. Ce fut le meeting le plus dur de ma vie ».

Dans le parcours mitterrandien, la Lorraine va représenter aussi de solides pierres d’achoppement et révéler les premières fissures sur l’état de grâce, premières expressions de la réalité du pouvoir. Les 12 et 13 octobre 1981, le nouveau Président de la République parcourt la Lorraine. Il court du nord au sud et d’est en ouest, de Dompaire à Bar-le-Duc, de Nancy à Carling, mais les crises de la sidérurgie et du charbon ne le lâchent pas d’une semelle.

À l’Hôtel de Ville de Longwy, le 13, il assure « qu’il n’y aura pas de secteurs condamnés, qu’il s’agisse de la sidérurgie, qu’il nous faut développer, ou des mines de fer, dont l’exploitation doit être poursuivie ». De la Lorraine de Mitterrand, on retiendra ce geste sublime, le 22 septembre 198 à Douaumont. François Mitterrand et Helmut Kohl, main dans la main, cimentent l’amitié franco-allemande.Le Canard Enchaîné rigole et titre « Mitterrand promet bonne mine et santé de fer ». Le président socialiste tient pourtant la promesse des nationalisations, inscrite dans son programme, réaffirmée à Longwy, effective cinq mois plus tard. Une première depuis 1946. Elles n’apporteront pas de solution durable, d’autant que le RPR, revenu au pouvoir en 1986, avec Jacques Chirac à Matignon, va « dénationaliser ».

En 1988, une autre cohabitation l’attend, quand le vilain petit canard du parti, Michel Rocard, arrive à son tour à Matignon. Et c’est un Lorrain, Jacques Chérèque, rocardien et ancien ouvrier aux aciéries de Pompey, qui est appelé au ministère de l’Aménagement du Territoire et des Reconversions. Si son action sociale est saluée, elle révèle une certaine impuissance économique de l’État. Ou simplement le triomphe de la realpolitik. Dans ce même gouvernement Rocard, on trouve aussi Jean-Marie Rausch (Commerce extérieur et Tourisme), second maire de Metz « ministre d’ouverture ».

De la Lorraine de Mitterrand, on retiendra sans doute d’abord ce geste sublime, le 22 septembre 1984 à Douaumont. François Mitterrand et Helmut Kohl, main dans la main, cimentent l’amitié franco-allemande. D’une grâce indicible, et rare en politique, le geste est surtout d’une portée puissante. Face au monde, ils célèbrent l’Europe, là où elle s’est déchirée. Dans son message d’adieu aux Français, François Mitterrand redisait sa foi en l’Europe : « ne séparez jamais la grandeur de la France de la construction européenne ». Imaginons que les forces de l’esprit réveillent la ribambelle des aspirants de 2017 avec cette phrase en guise de petit-déjeuner. Imaginons, simplement. Ça ne mange pas de pain comme dirait l’autre…

(1) Libération, 9 janvier 1996, Eric Dupin
(2) Dans une lettre à Anne Pingeot, reproduite dans le livre Journal pour Anne, récemment paru chez Gallimard, François Mitterrand évoque Raymond Mondon (page 104)