Dans Pittsburgh, Frank Santoro tente de rassembler les souvenirs et les traumatismes pour s’expliquer le divorce de ses parents avec l’ancienne cité industrielle en toile de fond d’une formidable épopée graphique. Chez Ça et là.

Fermez les yeux. Tentez de convoquer vos souvenirs, collez les fragments au sein d’un album-photo rempli de clichés de votre jeunesse, superposez-y vos cahiers de dessin d’enfance, puis les blocs-notes éventuellement semés derrière vous au fil de votre existence. Vous peinez à imaginer le tableau, c’est tout à fait normal, vous ne vous appelez pas Frank Santoro : courez plutôt acheter son dernier album, qui témoigne d’un talent exceptionnel pour composer une fresque graphiquement hors-norme, singulière et foisonnante. On plonge avec lui au cœur de Pittsburgh, unique décor de son histoire qui en est aussi le portait, et où se niche un traumatisme sur lequel il enquête, interrogeant ses proches : la séparation de ses parents, et en filigrane toutes les inimités et les complicités avec lesquelles il s’est construit.

Esquissant, peignant, coloriant, recollant les morceaux, Frank Santoro dresse des portraits plus ou moins réalistes et achevés. Les meurtrissures de la guerre du Vietnam, les familles de ses parents tantôt protectrices ou tyranniques, les origines, les religions et les valeurs qui se télescopent… nous n’assistons pas ici à une tragédie familiale : l’auteur ne fait qu’exposer la somme positive et négative de ce qui relie ou éloigne ses proches. Chaque case se contemple longuement, du fait de l’abondance de trouvailles graphiques et de couleurs, mais aussi car dans Pittsburgh les images parlent mieux que les mots : réalistes, naïves, effacées, incomplètes, insistant sur les ambiances instaurées par les traits et les couleurs, elles représentent idéalement cette enquête imparfaite dans les mémoires, où prévalent les sentiments plus que les explications.