© Illustration : Philippe Lorin /  Droits Réservés

Qui est cet homme ? La question peut paraître incongrue, tant il a été écrit et glosé sur François-Marie Arouet, dit Voltaire. Un patronyme qui personnifie à lui seul tout le dix-huitième siècle. Spectateur et acteur d’une époque étincelante, les Lumières, son œuvre foisonnante est à l’image de son engagement, absolu. Un personnage inclassable en une période où l’Europe a érigé la raison au rang d’être suprême.

« Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères ! Qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam, jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant. » Cet extrait du Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas, rédigé en 1763 par Voltaire, suffit à résumer la complexité d’un homme hors du commun.

Bien qu’incroyant, il s’y adresse à un dieu qu’il ne parvient pas à nommer. Un “être“ transcendant, un “principe suprême“ que cet esprit endiablé appelle tout Homme à bénir en ce qu’il offre toujours la liberté de choisir entre le bien et le mal et d’incliner vers la fraternité humaine plutôt que vers la malveillance et l’animosité à l’égard de ses semblables. Le tout « depuis Siam jusqu’à la Californie », c’est à dire sous toutes les latitudes. Car Voltaire a foi, comme la majorité des penseurs de son époque, en l’universalité de ses propres croyances, fruits du culte voué à la raison.

En son corps et en son temple intérieur, cohabitent beaucoup de paradoxes. Une faiblesse physique, tout d’abord. Dès sa naissance, en 1694, ce fils de notaire parisien a l’apparence d’un enfant chétif. Et tout au long de ses quatre-vingts ans de vie, l’homme se dit mourant. Ce qui n’a nullement empêché le personnage d’avoir un tempérament particulièrement ardent et actif, dans les Voltaire a foi, comme la majorité des penseurs de son époque, en l’universalité de ses propres croyances, fruits du culte voué à la raison.domaines de l’esprit comme dans ceux de la chair.  Mais il cultive aussi, dans son jardin personnel, une rébellion intérieure à la hauteur de la stricte éducation qui lui a été dispensée. Son père, particulièrement dévot, l’élève, aux côtés d’un frère fanatique, dans l’esprit janséniste qui a cours dans la société française du moment. Il reçoit même une rigoureuse instruction jésuite, qui, tout en lui donnant le goût des classiques, développe son horreur de la religion et de ses pratiques.

Que faire, dans ces conditions, d’un enfant si bien doué ? Pour le père, la voie est toute tracée. Son fils sera homme de loi. Mais ce surgeon, esprit rebelle avant tout, ne s’imagine pas dans un habit aussi étriqué. Il veut rencontrer les grands du monde et devient page d’un ambassadeur. Installé en Hollande, il espère pouvoir vivre librement tous ses excès, sans avoir à se préoccuper de règles trop sévères. Il batifole et savoure l’existence. Une tentative d’enlèvement de la femme dont il est amoureux, le fait cependant renvoyer dans son pays.

La France de la Régence, régime instauré à la mort du roi soleil, s’appuie sur un Etat, décrédibilisé qui embastille facilement ceux qui s’opposent à elle. Les lettres de cachet(1) répondent aux placets et pamphlets. Voltaire en fait très jeune l’expérience. Il n’a que guère que dix-neuf ans lorsqu’il est emprisonné pour la première fois, pendant un peu plus d’un an, pour des vers qu’il n’a pas écrits. Il goutera ces geôles, somme toute confortables, à l’occasion d’un nouveau séjour, un peu plus d’une décennie plus tard, en sanction d’une réplique hardie à l’endroit du chevalier de Rohan-Chabot. Faire de la prison après que l’on a été bastonné par les laquais d’un noble auquel on a dit ses quatre vérités, est une double peine insupportable. Mais c’est ainsi qu’on apprend l’injustice dans le royaume de France du dix-huitième siècle. L’expérience des murs d’une forteresse dont on ne s’évade pas, va assurément nourrir le besoin compulsif de voyage de cet affamé de découverte.

Son enthousiasme le porte d’abord vers l’Angleterre. La perfide Albion a des attraits particuliers pour le jeune François-Marie. Il pense y trouver le régime politique idéal, alliant libertés civiques et religieuses, commerce florissant et goût pour la science. Il ne cache pas son penchant pour cette société ouverte où cohabitent en bonne intelligence, ordre et liberté, religion et philosophie. Elle lui inspire les « Lettres philosophiques sur les Anglais », un brulot dans lequel il esquisse la doctrine dont il aimerait qu’elle inspirât les Français. Un éloge à l’Angleterre qui dissimule une critique de la France.

C’en est trop en régime absolutiste. Par décision du Parlement, le livre est brulé, obligeant son auteur à s’enfuir dans le château de Cirey, propriété de sa fidèle amie et amante, Emilie du Châtelet (voir ci-dessous). Auprès de cette muse attentive, fine lettrée et adepte des sciences, il puise une inspiration digne de son énergie. Il écrit notamment des contes, tels Micromégas ou Zadig, des récits divers et une histoire universelle, intitulée Essai sur les mœurs. Malheureusement, la disparition de celle avec laquelle il a été quelques temps dans une relation de pleine fusion, contraint Voltaire à trouver refuge auprès d’une autre âme protectrice, en la figure du roi de Prusse, Frédéric II.

Il porte le fer de l’écrit dans toutes les plaies d’Europe, tournant en dérision telle tyrannie ou prenant partie contre telle justice officielle. Il connaît bien ce monarque, du moins le pense-t-il. Cela fait en effet des années que les deux compères entretiennent une amicale relation épistolaire. Cette tête couronnée, représente à ses yeux le régime parfait, en l’occurrence le despotisme éclairé. Il apprécie celui qui lui fait une pension de vingt-mille livres et aime à partager de fins soupers où la qualité des mets accompagne la dispute intellectuelle. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Un séjour à Postdam, auprès de l’intéressé, le dessille. La garde-robe du roi philosophe dissimule mal les oripeaux du roi tyran. Le constat est âpre et invite à repartir sous d’autres cieux.

Le dévolu est porté sur la Suisse, un pays républicain, supposé mettre à l’abri de la police royale. Mais c’est sans compter sur un autre fanatisme, tout aussi redoutable, qui va fondre sur cet esprit libre, le protestantisme. Les pasteurs de Genève et Lausanne prêchent contre le libre penseur qui doit, dès lors, reprendre le chemin de l’itinérance. Il trouve dans la possession de plusieurs pieds à terre, au bord du lac Leman et le long de la frontière, la bonne façon de dompter les intolérances de toute nature : « Rampant ainsi d’une tanière à l’autre, je me sauve des rois et des armées ».

C’est notamment dans le château de Ferney, que l’homme va couler une longue et studieuse vieillesse, en forme d’exil volontaire. Il peut y respirer l’air de la liberté à pleins poumons et y puiser une inspiration qui ne se démentira jamais. Il s’informe, observe et écrit. Sans cesse, avec une énergie de tous les instants. Il se veut journaliste de son temps. Sa plume est acérée et il porte le fer de l’écrit dans toutes les plaies d’Europe, tournant en dérision telle tyrannie ou prenant partie contre telle justice officielle au profit des accusés qu’il juge innocents. C’est ainsi qu’il prend fait et cause pour réhabiliter le protestant Calas, injustement torturé et mis à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis. Mais il défend aussi le protestant Sirven ou le chevalier de La Barre victimes d’iniquités judiciaires. Se construit alors, petit à petit, la réputation d’humanisme et de courage de cet intellectuel vibrionnant.

Au point qu’une image s’impose désormais dans l’Europe entière, celle d’un vieillard au visage émacié, à la silhouette famélique, enveloppée d’une robe de chambre à fleurs, « toujours mourant et toujours le plus actif des vivants, aussi ardent à cultiver son jardin qu’à composer ses tragédies, fabricant des horloges et des bas de soie, laissant tomber négligemment un chef-d’œuvre comme Candide, défendant une victime aussi adroitement qu’il attaquait un ennemi, tenant en son château théâtre, tribunal et concile philosophique, correspondant avec quatre rois et chicanant avec ses voisins, dangereux, divertissant et, semblait-il, immortel(2) ».

Mais cet homme aux mille vies toutes voraces, enrichies les unes des autres, s’éteindra néanmoins le 30 mai 1778, quelques semaines seulement après avoir connu un dernier accueil triomphal. Le peuple de Paris, l’avait reçu sous les vivats et les comédiens l’avaient acclamé sur la prestigieuse scène de la Comédie-Française. Mieux qu’un génie des arts et lettres, plus qu’un bretteur de mots et de causes, le royaume perdait l’incarnation d’une certaine idée de l’esprit français, satirique et persifleur.

(1) Lettre fermée d’un cachet du roi, et qui contenait un ordre de sa part, généralement en vue de faire emprisonner un haut personnage.
(2) In Les pages immortelles de Voltaire, choisies et expliquées par André Maurois de l’Académie française  – Editions Buchet/Chastel – 26 octobre 1961.

Émilie Chatelet : L’amour d’une vie

Emilie du Châtelet © Droits réservés

Emilie du Châtelet © Droits réservés

Impossible d’aborder l’existence de Voltaire, sans évoquer une femme exceptionnelle, qui partagea un long moment sa vie, Émilie du Châtelet (1706-1749). « Nous sommes des philosophes très voluptueux » écrivait Voltaire, dans une lettre à Thieriot, le 3 novembre 1735, pour qualifier, de bien belle façon, leur relation. La marquise du Châtelet ne pouvait être que fascinée par Voltaire et ce dernier n’aurait su rester indifférent aux charmes d’une si grande dame dont il admire immédiatement les exigences de vie. Il trouve assurément en elle une égale. Il est vrai que la jeune femme a tous les charmes et notamment ceux de l’esprit. Femme de tête, elle décide, à seulement trente ans, de quitter son mari, ses enfants et amants pour aller vivre avec Voltaire, dans son château de Cirey, près de la frontière de Lorraine. La vie qu’ils partagent sera animée de discussions sur les grands auteurs (Horace, Virgile, Lucrèce), qu’elle a lus lorsqu’elle était très jeune. Ses solides capacités intellectuelles et son acharnement au travail, lui permettent d’accéder aux sciences que l’époque interdit aux femmes, les mathématiques ou la physique notamment. Autant de qualités qui en font une femme très en avance sur son temps. Elle marquera à jamais la postérité à travers un petit traité, intitulé « Discours sur le bonheur ». Un ouvrage, dont une autre grande dame, Elisabeth Badinter, souligne qu’il « révèle une femme hors du commun, et qui ressemble pourtant si fort aux femmes d’aujourd’hui ». Bel hommage du vingtième siècle à une pionnière de la lutte féminine au dix-huitième siècle.


21 000 lettres pour écraser l’infâme

Chevalier de la Barre © Droits réservés

Chevalier de la Barre © Droits réservés

Si Voltaire a été un touche à tout de génie, ne craignant aucun exercice littéraire, des épigrammes en latin aux contes philosophiques, en passant par les écrits sur l’Histoire, c’est surtout son œuvre épistolaire qui donne le vertige. Il est l’auteur de 21 000 missives qui existent encore. Comme le souligne fort justement Suzanne Julliard dans sa remarquable Anthologie de la prose française, Voltaire « écrit à toute l’Europe : il s’adresse aux souverains, ministres, ambassadeurs, magistrats, hommes d’Eglise ; il écrit sur tous sujets : soucis éphémères ou graves préoccupations, intérêts matériels immédiats, vues politiques à long terme ; il écrit plusieurs lettres par jour, soit à la main soit en dictant ; il écrit sur tous les tons, du plus joyeux au plus angoissé, du plus malicieux au plus solennel. {…} On connaît généralement ses lettres “engagées“ : celles où il œuvre à la réhabilitation de Calas, ou du Chevalier de la Barre ; celles où il prodigue ses conseils à Diderot, Damilaville ou Condorcet sur l’Encyclopédie, lettres conclues par son cri de guerre et de ralliement contre tout fanatisme religieux : « Ecr. L’inf » (écrasez l’infâme) »