Dans Kent State, Derf Backderf détaille ce qui a conduit, le 4 mai 1970, à la mort de quatre étudiants abattus par la Garde nationale sur le campus d’une université de l’Ohio lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam. Chez Çà et là.

Au moment où les divisions n’ont jamais été aussi importantes entre les citoyens américains et que les manifestations sont émaillées de violences et de morts avec la bénédiction du président, Derf Backderf remet dans la lumière l’histoire des quatre étudiants de Kent State avec un album qui sonne comme un avertissement. L’auteur livre ici une enquête approfondie sur ce qui a mené la Garde nationale, tandis que les jeunes américains étaient toujours plus nombreux à être envoyés au Vietnam, à ouvrir le feu sur une foule pacifique. Kent State débute quelques jours avant la tuerie, dans une atmosphère de paranoïa croissante, où les rumeurs de complot communiste et de snipers entraînés par les Black Panthers vont bon train…

Puisant dans de nombreux témoignages, une imposante documentation et plusieurs enquêtes, l’auteur de Mon ami Dahmer et de Punk rock et mobiles-homes délaisse le récit autobiographique pour l’investigation mais continue de révéler les failles de la société américaine. En revanche, Backderf adopte toujours un point de vue à hauteur de ses personnages, pour la plupart des étudiants de Kent, sans oublier de mettre en relief les faits avec le contexte de l’époque, évoqué en détails. Malgré la densité de son propos et ses 250 pages, Kent State parvient ainsi à provoquer l’empathie et l’émotion en nous plongeant au plus près de la vie du campus et des aspirations de jeunes gens dont l’existence s’apprête à être fauchée. En refermant cet album entre enquête, récit socio-politique et intimiste, on a le sentiment que si l’irresponsabilité et la confusion semblent d’abord tout expliquer, c’est avant tout la culture généralisée de la violence, de l’intolérance et de la peur qui conduit à ces tragédies.