© Illustration : Philippe Lorin

De Gaulle et Poincaré ont-ils flingué la réputation de Lebrun ? Possible. Né en 1871 à Mercy-le-Haut (54), président du Conseil général de Meurthe-et-Moselle, député de Briey, plusieurs fois ministre puis président de la République de 1932 à 1940, Albert Lebrun est sorti de nos têtes. Il tente parfois un retour. Difficile, avec l’étiquette et les mots vachards que de Gaulle lui a collé : « Au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fut un chef ; qu’il y eut un État »(1). Peut-être Albert Lebrun doit-il aussi l’oubli des Lorrains à Raymond Poincaré le Meusien, « le président de la guerre », installé à l’Élysée de 1913 à 1920 et rayonnant de prestige dans nos mémoires. Malgré lui, Poincaré a éteint le souvenir de cet autre Lorrain président. On ne classera pas Albert Lebrun dans la liste des flamboyants de l’histoire de France. Pour autant, son parcours témoigne d’un homme moins lisse qu’on ne le pense. Son arrière-petit-fils, Eric Freysselinard, actuel préfet de Meurthe et Moselle et auteur d’une biographie sur son aïeul(2), rappelle quelques faits d’armes, dont celui-ci. Albert Lebrun est ministre dans le Gouvernement de Poincaré lorsque la Première Guerre mondiale éclate : il quitte le Gouvernement et « dès la déclaration de guerre, il rejoint le front où il est commandant d’artillerie à Verdun ». Poincaré appréciait Lebrun : « On ne peut s’empêcher de l’aimer, même lorsqu’on n’est pas de son bord. Avec son intelligence ouverte et pratique, il arrivera aux plus hautes destinées », promettait Poincaré. « Son père, Ernest, qui ne l’embrassait jamais et n’avait guère de compliments pour lui,« Albert Lebrun était surtout d’une honnêteté parfaite, qui tranchait dans une époque de compromissions». était le maire du village [Mercy-le-Haut]. Peut-être faut-il y voir l’origine du caractère d’Albert Lebrun qui alliait à un désir évident de réussir une trop grande modestie. Réservé et timide, Albert Lebrun était un travailleur rigoureux, dont l’intelligence impressionnait ceux qui le côtoyaient. Il était aussi d’une grande bonté et d’une étonnante simplicité. Trop impeccable, au dire de l’un de ses contemporains, Albert Lebrun était surtout d’une honnêteté parfaite, qui tranchait dans une époque de compromissions », écrit Eric Freysselinard. Curieusement, ce sont trois guerres qui tissent le fil rouge de la vie de cet homme pondéré, modéré, pacifique sans être pacifiste. Celle de 1870, et la défaite qui suit, l’éveillent au monde : « Nous étions alors sous le régime de l’occupation allemande ; mon petit village était plein de ces soldats, ivres d’orgueil au lendemain de leurs victoires, de sorte que mon regard d’enfant s’est éveillé à la vie sur un spectacle d’infinie tristesse »(3), raconte Lebrun. Celle de 1914 l’envoie au combat et celle de 1939, aux oubliettes. En 39, Albert Lebrun vient d’entamer un second mandat présidentiel, après avoir été candidat sous la pression de ceux qui lui disaient « Vous serez le président de la guerre ». En juin 1940, il ne parvient pas à convaincre Paul Raynaud de conserver le poste de président du Conseil. Il nomme Philippe Pétain. On connaît la suite, ou presque. Albert Lebrun s’efface, sans démissionner. « Que pouvait-il faire ? Résister ? Impossible, la force n’était plus avec lui mais avec le Maréchal. Continuer la résistance hors de France ? C’était le devoir, c’était le salut mais il en fut matériellement empêché [NDLA : Lebrun est placé en résidence surveillée, puis enlevé par les Allemands]. Il souffrit beaucoup et son patriotisme s’alarma en voyant que le Gouvernement de Vichy, une fois admis l’armistice, se mettait, par ses agissements, en contradiction avec la volonté nationale » (3), plaidait son ancien directeur de cabinet à l’Élysée, Oswald Durand. Albert Lebrun n’avait aucune sympathie pour les hommes de Vichy et détestait Laval. Il n’aimait pas plus les idées de Blum, qui fut l’un des vingt présidents du Conseil sous ses mandats présidentiels, et signait les textes du Front Populaire « la mort dans l’âme ». « Classé plutôt à droite à Paris, il était considéré comme à gauche dans sa chère Lorraine, où il a affronté l’industriel de Wendel ». Albert Lebrun a navigué entre deux mondes, deux eaux. En père peinard, ce n’est pas si sûr…

(1) Mémoires de guerre, tome III, Charles de Gaulle
(2) Albert Lebrun, le dernier président de la IIIe République, éditions Belin, par Eric Freysselinard
(3) Source : http://freysselinard.pagesperso-orange.fr